Quand le jeune Frédéric Dard bringuait à Lons-le-Saunier

Pourquoi, un jour de 1942, Frédéric Dard, futur créateur du personnage du commissaire San Antonio, vient-il festoyer à Lons-le-Saunier ?

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Un jour de 1942, un train en provenance de Lyon entre en gare de Lons-le-Saunier. En descend une escouade d’écrivains de la cité des Gaules, emmené par le chef de bande Marcel E. Grancher. Lons-le-Saunier est alors en zone libre pour quelques mois. Membre de l’escouade : Frédéric Dard, jeune écrivain de 21 ans, futur inventeur du personnage du commissaire San Antonio. Une fois sur le quai de la gare, commence alors une fiesta d’anthologie. Comme disait l’autre, comment en est-on arrivé là ?

L’équipe des « Sorties Lugdunum » : les écrivains lyonnais Frédéric Dard, Max-André Dazergue, Marcel E. Grancher, Henry Clos-Jouve. (© DR)

Commençons, par présenter Marcel E. Grancher – E pour Émile –, natif de Lons-le-Saunier en 1897, personnage dont le profil est inconnu sur tous les radars de classification de l’INSEE. Il a par ailleurs un don pour agréger autour de lui des disciples qui ont une légère tendance à vivre dans la quatrième dimension.

LE CHARCUTIER DE MACHONVILLE

Journaliste, écrivain, patron de presse, homme de plume et de fourchette – et de levage de coude aussi –, Marcel E. Grancher méritera bien un jour une biographie, mais notre époque juge sa production littéraire désuète, sinon ringarde. Il est vrai que nombre de ses titres n’incitent pas à la repentance non-fictionnelle. Quelques exemples : Le charcutier de Machonville, le Bistrot du porc, Le Cervelas avait disparu, Tout pour la tripe, Bezons la gauloise, etc. Des livres publiés avec des couvertures très « coquettes ». De vraies pièces de collection. Sans compter les livres consacrés à la gastronomie, à ses souvenirs, au tourisme.

Et Frédéric Dard, dans tout ça ? Le jeune Frédéric travaille dans la maison d’édition de Marcel E. Grancher depuis 1938. Il connaît en 1942 son premier succès littéraire avec Monsieur Joos. Il découvre les mœurs de la vie lyonnaise ou travailler beaucoup ne justifie en rien de ne point festoyer.

VISAGES ILLUMINÉS PAR LE CHÂTEAU-CHALON

En cette année 1942, pour rompre les monotonies dans les villes voisines de Lyon, Marcel E. Grancher décide d’y organiser une tournée de dédicaces et de conférences avec ses amis écrivains. L’opération est baptisée : Les sorties Lugdunum. Voici pourquoi, la petite troupe débarque à Lons-le-Saunier car Marcel E. Grancher n’a pas oublié sa ville natale. Ils sont accueillis sur le quai, raconte Frédéric Dard, par une foule qui trouve l’occasion de rompre avec les duretés de l’époque et aussi par un nouveau larron en la personne du peintre Del Bosco, ami de Marcel E. Grancher. Del Bosco, contrairement à ses amis, ne vit pas dans la quatrième dimension, il plane dans une dimension inconnue. Artiste visiblement très connu à l’époque, l’un de ses congénères l’avait surnommé Del Bistro.

La fête peut commencer. Ça débute à table avec une fondue. Souvenir de Frédéric Dard « Je revois l’immense chaudron empli d’une épaisse substance onctueuse et odorante, dans lequel nous plongions voracement nos fourchettes mouchetées d’un croûton de pain. Je revois ces visages illuminés par le Château-Chalon, or liquide contenu en de caractéristiques flacons carrés (…) ». On passera sur les flacons carrés qui seraient donc des clavelins.

L’EAU C’EST POUR SE LAVER LES PIEDS

La suite de la fiesta passe entre obligations des auteurs, dédicaces, présentation en soirée au théâtre municipal, casse-croûtes, hommage agité au général Lecourbe (du moins à sa statue), banquet avec les notables de la ville dans le prestigieux Hôtel de Genève, aujourd’hui disparu. Les heures passent aussi à retrouver Del Bosco qui disparaît sans cesse. Il avait annoncé payer la fondue, mais étant sans le sou, il peint quelques tableaux en deux temps et trois mouvements, lesquels sont vendus aux enchères pour régler l’addition. Sinon, à force de le chercher, ses amis se lassent. Del Bosco est débusqué bien des heures plus tard roupillant dans la réserve à charbon de leur hôtel !

Une visite surprenante est programmée aux… thermes de la ville – Visiblement la culture lyonnaise pas très portée sur l’eau n’était point connue. Le directeur des thermes essaie en vain de vanter la qualité des eaux de son établissement. « L’eau, l’eau, messieurs, l’avez-vous goûtée ? ». Réponse de Marcel E. Grancher : « Y pensez-vous ! Venez plutôt vider avec nous une bouteille de vin jaune, et gardez votre flotte pour vous laver les pieds ! ».

La fiesta de Lons-le-Saunier terminée, la troupe reprend le train pour s’en aller apporter sa bonne humeur à Bourg-en-Bresse. Verdict de Frédéric Dard : « Le plus pittoresque, le plus rabelaisien et le plus pompeux aussi de nos déplacements fut celui de Lons-le-Saunier, ville natale de Grancher. »

PASSAGE DANS LA CLANDESTINITÉ

La suite est moins pittoresque. La zone libre, occupée en novembre 1942, pousse Marcel E. Grancher dans la clandestinité – il est cousin avec Gutt Grancher, grande figure de la résistance jurassienne. Il reprend ses activités à la Libération et décède en 1976. Quant à Frédéric Dard, il publie la première enquête du commissaire San Antonio en 1949 (Réglez-lui son compte). Tout le monde connaît la suite. Frédéric Dard raconte ses « années » Grancher dans Le Cirque Grancher, ouvrage paru dès 1947, opportunément réédité en 2004 (Chez Fayard). Parmi les fêtards de 1942, la postérité semble avoir perdu la trace du peintre Del Bosco. Avis de recherche lancé…

La postérité de Marcel E. Grancher , elle, s’éteint. Ses ouvrages sont à rechercher du côté des bouquinistes. Dans le Jura, il existait une association des Amis de Marcel E. Grancher qui n’est plus depuis peu. Elle décernait un prix littéraire Grancher. Qui prendra la relève pour festoyer à la mémoire de l’iconoclaste Grancher ? Présenter Le Charcutier de Machonville ou Le Cervelas avait disparu dans sa bibliothèque, un jour, ce sera du dernier chic !

Jean-Claude Barbeaux