Pierric Bailly, un roman sans gamineries

Le Roman de Jim, nouveau livre du Jurassien Pierric Bailly fait l’unanimité. Entre les Hautes-Combes et Lyon, le destin des personnages tournent autour de la vie de Jim, un gamin. Prix littéraires en vue à l’automne ? On ne peut que le souhaiter.

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Pierric Bailly, comment écrit-il ? « Je ne choisis pas grand-chose, à vrai dire. Des idées surgissent au détour du quotidien, et parmi elles, certaines me semblent mériter plus d’attention que d’autres. Au bout d’un moment, les « bonnes » idées s’agglomèrent entre elles, et ça commence à fabriquer ce qu’on appelle une intrigue. Aujourd’hui, j’écris quand mes enfants sont à l’école ». Photo : Amandine Bailly

L’incipit d’un livre, c’est la première phrase, propre à vous embarquer dans une aventure. Comme « Chen allait-il soulever la moustiquaire ? » (La Condition humaine, André Malraux) ou « Enrique murmura quelques mots qui se perdirent dans le bruit et se retourna pour soulever la bâche » (L’Espagnol, Bernard Clavel). C’est un peu plus long chez Pierric Bailly : «  Florence est partie de chez elle à dix-sept ans, sans aller au bout de son BEP optique-lunetterie au lycée Victor-Bérard de Morez, elle n’en avait rien à faire des lunettes, elle s’ennuyait à l’internat et elle n’était proche de personne dans sa classe ».

C’est le début du Roman de Jim, nouvel ouvrage de l’écrivain jurassien. Après cette première phrase, la lecture glisse façon ski de fond, avec ses parcours de plaisirs et ses tronçons qui mettent à la peine, du genre traversée de la forêt du Massacre. Dans ce livre, Florence, enceinte, finit par rencontrer Aymeric, plus jeune qu’elle. Les deux ensemble ? Ça ira bien. Aymeric, qui ne sait trop quoi faire de sa vie après quelques déboires pénitenciers se passionne pour Jim, le bébé de Florence. S’étend alors une longue période d’harmonie entre lui et l’enfant, comme un état de lévitation paternelle. Puis le père biologique refait surface, de mensonge en mensonge, c’est l’impasse.

Aymeric raconte

Dans le livre, c’est Aymeric qui parle, le style fluide de Pierric Bailly donne l’impression qu’Aymeric est à devant vous, attablé à une table des Claquets à Arbois en éclusant des bières de La Franche, la brasserie de La Ferté. Il est là à vous raconter cette longue tranche de vie, certes un peu banale dans le bazar sociétal de l’époque, qu’il sait rendre captivante. On écoute Aymeric. Les scènes défilent avec le haut du Jura, du côté des Hautes-Combes et du Crêt de Chalam, et Lyon. Un monde de petits boulots comme on dit, via l’intérim, mais avec des personnages qui mettent du coeur à l’ouvrage. Ça n’empêche pas les portes d’entrée de s’ouvrir vers la stabilité – Florence devient infirmière.

La Toupie et Confidences, ces oeuves de l’artiste comtoise AmEmO, qui n’on pas de lien avec le livre, peignent bien l’hamonie, voir l’état de grâce, qui règne entre Aymeric et Jim.
La Toupie et Confidences, ces oeuves de l’artiste comtoise AmEmO, qui n’on pas de lien avec le livre, peignent bien l’hamonie, voir l’état de grâce, qui règne entre Aymeric et Jim.

Le livre contient-il une part d’autobiographie chez ce père de deux enfants ? Pierric Bailly : « Il y a de mon père et de moi dans ce livre, car cette histoire je l’ai écrite autant à partir de mon expérience de père que de fils. Mais pas seulement, car j’ai aussi un beau-père (le mari de ma mère). Comme Jim, j’ai donc grandi avec une mère et deux figures paternelles. Comme Jim, aussi, j’ai vécu mon enfance dans le Haut-Jura, et la forêt était pour moi un territoire de jeu et d’exploration. Mais pour le reste, il s’agit d’une fiction totale ». 

Tout le monde en parle

Le Roman de Jim, c’est le roman dont on parle. La critique est aux anges, du Figaro à l’Humanité, en passant par la presse quotidienne régionale. Même le tord-boyau littéraire du dimanche soir de France Inter, alias le Masque et la plume, s’est joint au coeur des anges. Les critiques Arnaud Vivian, Frédéric Beigbeder, Patricia Martin, Jean-Claude Raspiengeas et Jerôme Garcin ont encensé Pierric Bailly, et sans lésiner sur la quantité d’encens. Cette touchante unanimité se prolongera peut-être lors de la saison des prix littéraires ? Souhaitons-le. Pierric Bailly a écouté l’émission avec soulagement : « Ceux qui écoutent cette émission savent que les commentaires peuvent être vraiment assassins, et quand j’ai su que mon livre y serait chroniqué, je m’attendais à me faire étriper. Mais ça s’est très bien passé, ça a donc été un soulagement. Globalement, je suis très heureux de l’accueil réservé à ce roman, aussi bien de la part des journalistes que des libraires et des lecteurs. Je reçois de nombreux témoignages enthousiastes, c’est réconfortant. »

Retour en arrière

Une aventure littéraire commencée avec Polichinelle (2008) puis Michaël Jackson (2011), L’Etoile du Hautacam (2016), L’Homme des bois (2017), Les Enfants des autres (2020) et enfin le roman de Jim (2021). Tous les ouvrages sont parus chez l’éditeur POL.

Revenons en arrière. En 2008, paraît Polichnelle, le premier roman de Pierric Bailly chez l’éditeur POL (1). Le succès critique est immédiat notamment de la part du trio de commissaires du peuple autoproclamé pour dire ce qui est de la bonne littérature ou pas (Le Monde des livres, Télérama, Les Inrocks). Ça peut aussi vous enfermer dans une sorte de catégorie art et essai littéraire dont il est difficile de sortir, bref un ghetto. Les romans se succèdent dans la même veine de félicité critique.

Né dans le Jura, Aymeric Bailly passe par Lons-le-Saunier pour les études. Il se souvient d’un kebab rue Perrin et du magasin de bonbons chez Meyer, rue Saint-Désiré. Direction l’université à Montpellier pour des études de cinéma qui clapotent assez vite. On retrouve Pierric Bailly ici et là, finalement plutôt du côté de Lyon. Il écrit depuis longtemps, sans but précis, quand ça se précise naît Polichinelle. La voie est tracée. Pourtant le statut d’écrivain ne va pas de soit pour le Jurassien : «  Je ne me pose pas la question du statut. Et c’est vrai que je n’ai jamais eu de fascination pour la figure de l’écrivain. Je ne sais pas si un jour je serai capable d’assumer ce qualificatif, mais aujourd’hui j’ai encore un peu de mal. Avec mon dernier livre, j’ai l’impression, pour la première fois, d’avoir réussi à écrire un vrai roman. Je me vois toujours comme un débutant ». N’empêche que le voilà assumant cette notoriété, sans soucis apparent : «  J’aime beaucoup rencontrer des classes de collégiens et de lycéens, et différents publics souvent très éloignés de la lecture. Je leur dis que la littérature est partout, et qu’elle appartient à tous ». 

On aimera aussi qu’elle appartiennent aux membres des jurés des prix littéraires de la HSL, haute société littéraire, qui pour être haute sait aussi se conduire avec bassesse. On aimerait que Pierric Bailly rejoigne Marcel Aymé, Pierre Gascar ou Bernard Clavel primés en leur temps.

Jean-Claude Barbeaux

-Remerciements à l’artiste AmEmO pour ses tableaux. Contact : http://marion.emonin.free.fr/) ?

(1) POL, maison d’édition fondée en 1983 par Paul Otchakovsky-Laurens, rapidement devenue une référence. Après le décès de son fondateur en 2018, POL est passé dans le giron de Galimmard. POL a édité en 2016 Le Point de vue du lapin de Yann Dedet qui narre le pourtant inénarrable tournage tourmenté du film Passe Montagne de Jean-François Stévenin dans le Grandvaux, et notamment dans feu le Casino des Chauvins.