Péril sur un des plus grands sites français de l’âge de bronze

Un site vraisemblablement protohistorique de 158 ha, incluant une ville protégée par un dispositif complexe d’enceintes cyclopéennes, est en grand danger. Les outrages du temps et des hommes gomment cette richesse inestimable qu'abrite Chaux-des-Crotenay…

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Le rapport LiDAR 1 a été rendu public auprès des autorités jurassiennes, puis de la Drac.

« Les tracteurs n’ont plus rien à voir avec ceux des années 60 : ils sont passés de 20 cv à 200 cv, et les toupies à foin de 2 mètres à 19 mètres de large » : Daniel Vionnet, le maire de Chaux-des-Crotenay est bien placé pour savoir à quel point les vestiges de sa commune sont en péril. Bien que l’activité agricole ne soit pas pointée du doigt, puisqu’elle « entretient les paysages », force est de reconnaitre que les chemins agricoles sont 3 à 4 fois plus larges, et que selon lui « la moitié des haies a disparu ».

André Alix, président d’ArchéoJuraSites, est également bien placé pour savoir à quel point le patrimoine existant à Chaux-des-Crotenay est menacé. Lui qui veille sur le site depuis plusieurs années a vu celui-ci se dégrader considérablement : « Les roches calcaires se délitent sous l’action des cycles de gel et de dégel, de plus la végétation qui se développe entre les pierres disperse celles-ci du fait de la poussée exercée par l’évolution du réseau radiculaire ». Les activités humaines (forestiers, agriculteurs, randonneurs, mais aussi pilleurs, etc.) achèvent ce travail de sape aussi invisible qu’inexorable. Pour preuve, André Alix présente deux photos d’un mur longeant le Chemin des Ânes : entre 1976 et 2018, la dislocation de ce mur survenue en si peu de temps est hélas spectaculaire. Il y a donc un péril majeur que ce site inestimable finisse par disparaître pierre après pierre.

Le premier site de France

Un risque d’énorme perte pour la communauté humaine, car il est désormais quasiment établi que Chaux-des–Crotenay abrite un site protohistorique de 158 ha (et même 918 ha au sens large, si on inclut le plateau qui comprend de nombreux vestiges) soit le 6e de France en superficie (ou tout simplement le premier avec son plateau). Une étude LiDAR (lire encadré) – co-financée par les fromageries Arnaud et l’association ArchéoJuraSites-  est en effet en passe de démontrer que des vestiges protohistoriques (de l’âge du bronze notamment) s’étendent sur une vaste superficie : « pas moins de 288 recensés sur 15 km2, tels que des  voies ou chemins, des structures construites : murs, fossés, enclos, tumulus…» a révélé François Chambon, secrétaire de l’association de l’Oppidum, ayant réalisé l’étude LiDAR. Parmi eux, 128 nouvelles singularités  révélées par cette technique (soit près de 50% des vestiges), qui étaient jusque-là inconnus…sans oublier une enceinte cyclopéenne qui serait quatre fois plus longue que celle découverte à Mycènes (Grèce). Franck Ferrand, charismatique journaliste français spécialisé en histoire l’a lui-même confié : « Nous sommes probablement en présence du premier site protohistorique de France, d’une dimension archéologique majeure. Ce patrimoine est en danger immédiat, il est urgent de prendre des mesures de protection car des vestiges intéressants qui existaient il y a encore 7 ou 8 ans ont maintenant disparu ! ».

Le mur du chemin des Anes en 1974 (Archives ArchéoJuraSites).
Ce qu’il en reste en 2018… Crédit A. Alix Archéojurasites

Des appels à la mobilisation

Appelant au soutien des collectivités et des organismes officiels, Franck Ferrand (bien connu des téléspectateurs pour ses commentaires historiques durant les Tours de France entre autres) veut dissocier Chaux-des -Crotenay de la polémique d’Alésia. Depuis des décennies, plusieurs communes revendiquent sur leur territoire, la célèbre bataille décisive de la guerre des Gaules (qui a vu la défaite d’une coalition de peuples gaulois menée par Vercingétorix face à l’armée romaine de Jules César en 52 av. J.-C). Une polémique qui a conduit à ensevelir Chaux-des-Crotenay sous une « chape de plomb » confirme Marie-Christine Dalloz, députée du Jura. Comme Franck Ferrand, elle appelle tous les acteurs du territoire à se rassembler pour « soulever des montagnes ». Clément Pernot, président du Conseil départemental et de la communauté de communes Champagnole Nozeroy Jura, a lui aussi apporté sa pierre à l’édifice en appelant à la mobilisation générale : « C’est un site d’importance nationale, le combat doit être national ». A la demande du président Pernot, deux subventions de 35.000 € chacune ont été inscrites au budget 2019 des deux collectivités pour soutenir cette cause et la faire avancer. Franck Ferrand, très en verve, est même devenu un des protecteurs les plus fervents de Chaux-des-Crotenay : « Les gens me disent on ne vous voit plus à Versailles (sa ville de prédilection N.D.L.R.). Je leur réponds : non, je suis dans le Jura car il s’y trouve un immense site hérissé de témoignages émouvants. Vous n’avez pas le droit, vous habitants du Jura, de les laisser disparaître. Soyez à la hauteur de cet enjeu ».

 D’autres études LiDAR,  2, voire 3

Après la remise du rapport « Opus 1 » (rapport très détaillé –  296 pages au format A3 – sur cette première étude LiDAR) aux autorités compétentes, Franck Ferrand a insisté sur la nécessité « d’en venir aux fouilles archéologiques » : seuls des sondages pourront préciser les faisceaux d’indices, mais ils nécessitent une autorisation de la DRAC. Et une reconsidération du « cas » Chaux-des-Crotenay , en dépassant les polémiques  qui appartiennent elles aussi au passé. Franck Ferrand a placé le débat au-dessus de la mêlée, en assurant que ces clivages ne sont plus d’actualité : « On ne parle pas d’un site datant de  52 avant J.-C. (bataille d’Alésia N.D.L.R.), mais de 520, ou plus, avant J.-C. » a-t-il assuré. En attendant que la situation officielle et que la communauté scientifique évoluent, tous les acteurs du dossier se sont accordés sur la nécessité d’études encore plus approfondies. Outre une étude LiDAR sur un périmètre plus étendu, François Chambon a milité pour « bâtir un corpus de connaissances à mettre à disposition des chercheurs ». Cela pourrait aussi passer par des études géophysiques (magnétométrie, géoradar) pour savoir à quels endroits précis les premières fouilles –si elles sont autorisées par la DRAC- seraient les plus pertinentes. Tout reste donc encore à faire pour l’avenir et le passé de Chaux -des -Crotenay, le plus urgent étant de protéger ce site « en grand danger ».

 

Le LiDAR

La télédétection par laser ou LiDAR, acronyme de l’expression anglaise «Light Detection and Ranging » (soit en français « détection de la lumière et estimation de la mesure à distance par laser»), est une technique de mesure fondée sur l’analyse des propriétés d’un faisceau de lumière renvoyé vers son émetteur. À la différence du radar qui emploie des ondes radio ou du sonar qui utilise des ondes acoustiques, le LiDAR utilise de la lumière (du spectre visible, infrarouge ou ultraviolet). Embarqué dans un hélicoptère ou un avion, la prospection nécessite en général un positionnement GPS très précis et des opérateurs au sol.