Pêche à la truite : gros remous en perspective

Les rivières à truites du Jura sont en première ligne du dérèglement climatique. Alors que l'ouverture vient d'avoir lieu ce 9 mars, la fédération de pêche du Jura tire le signal d’alarme et cherche des solutions.

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Les truites trophées sauvages appartiendront-elles au passé ? Crédit photo : Nicolas Germain

Le bonheur des uns fait le malheur des autres. Les successions de périodes sèches, voire caniculaires sont en train de bouleverser en profondeur les écosystèmes aquatiques du Jura. Caractérisé par son abondance de rivières de première catégorie, notre beau département recèle nombre de truites, poisson noble par excellence et Graal de nombreux disciples de Saint-Pierre. Et c’est là que le bât blesse, puisque dès 19°C dans l’eau ces salmonidés réduisent leur métabolisme, et commencent même à mourir à partir de 23°C. Or l’été dernier, la température de l’Ain en aval de Marigny ou sur la Loue à Grange de Vaivre par exemple est montée à 27°C ou plus confie-t-on du côté de la fédération de pêche du Jura, qui informe que « durant ces périodes critiques, la logique voudrait que la pêche soit fermée ». Celle-ci a réagi via un grand diagnostic de tous les cours d’eau du département compilé au sein du PDPG (Plan Départemental pour la Protection du Milieu Aquatique et la Gestion des Ressources Piscicole). « 387 inventaires réalisés depuis 2011 et 85 inventaires nouveaux permettront de proposer des mesures de gestion aux AAPPMA (associations agréées de pêche et de protection des milieux aquatiques) » précise Adrien Lavigne, technicien spécialisé.
Des propositions présentées notamment lors de l’assemblée générale de la fédération de pêche du Jura qui a eu lieu le 2 mars à Lons. Plusieurs pistes sont envisagées selon Adrien Lavigne et Quentin Ducreux (chargé de développement de la pêche loisir) : la restauration des zones humides fait partie des priorités, pour permettre à la nature de « tamponner » des chutes d’eau de plus en plus rares, mais aussi concentrées et intenses. Le comblement de drains ou la restauration écologique de tourbières donnent de bons résultats expliquent les deux spécialistes. D’autres aménagements hydrologiques pourraient également limiter les dégâts en pleine période caniculaire : re-méandrer les cours d’eau (en particulier en têtes de bassins), resserrer les berges pour conserver une lame d’eau suffisante à la (sur)vie, etc.

Une hécatombe de truites autochtones

Des mesures certes moins visibles que les pêches électriques de sauvetage, mais les deux hommes le déplorent : lorsque le mal est fait, il est parfois trop tard pour agir. Où remettre les poissons capturés dans une eau devenue létale, sachant que le rayon d’action des cuves à oxygène en plein été ne dépasse guère les 15-20 km ? Le crève-cœur de voir des truites mourir dans des poches d’eau interpelle : l’urgence climatique, c’est maintenant. En tout cas, la pêche à la truite dans le Jura risque de subir une transformation massive et inédite : « Le réchauffement va plus vite et plus fort qu’on ne le pensait » constatent les techniciens de la fédération. En attendant, l’ouverture de la pêche à la truite le 9 mars a peut-être servi de révélateur. Beaucoup de truites autochtones sont mortes l’été dernier, et les reproducteurs ont brillé par leur absence cet hiver. Quelques secteurs  gardent encore des populations acceptables : la Valserine, l’Ain en amont de Pont du Navoy, la Bienne en amont de Morez (et ses affluents), la Seille et la Cuisance amont par exemple. La quasi-totalité des rivières perdent toutefois des salmonidés ces dernières années, comme par exemple la Bienne à Roche Blanche, l’Ain à Syam, la Furieuse au pont de Bracon. La Loue autrefois rivière mythique, n’est désormais plus que l’ombre d’elle-même :
« L’ombre commun a disparu et la présence de la truite fario est devenue anecdotique à Grange-sur-Vaivre » a précisé Adrien Lavigne. Dans bien des secteurs, il faudra sans doute se contenter de truites « surdensitaires » (élevées en pisciculture). Un cautère sur une jambe de bois, qui n’est pas sans poser de vraies questions aux amoureux des truites à la robe zébrée du Jura et de la nature en général.

Les pêches de sauvetage ne permettent pas de sauver les meubles. Crédit photo : Fédération de pêche du Jura

Les pêcheurs aussi se raréfient

Conséquence logique de la disparition progressive des poissons, les rangs des pêcheurs s’éclaircissent : de 14.500 il y a 20 ans, on n’en compte désormais plus que 8.000. Cette perte (de presque 50%) ne sera pas compensée par les jeunes, puisque les cartes « découverte – de 12 ans » se sont effondrées de moitié dans le même temps (de 4.500 à 2.600 cartes). Les retombées économiques du tourisme pêche pour le Jura se chiffrent cependant à près de 10 millions € selon la fédération de pêche, car certaines rivières ou lacs jouissent encore d’une réputation nationale voire internationale (comme la haute rivière d’Ain et la Bienne).

Avis de tempête sur le lac de Vouglans

Le lac de Vouglans (1e catégorie, dominante salmonidés) sera-t-il déclassé en 2e catégorie ? C’est la crainte d’Arnaud Fourrier, président de l’AAPPMA de Moirans en Montagne : « La pêche loisirs évolue vers une pêche pélagique avec l’utilisation de technologies modernes, comme les échosondeurs » constate-t-il. Or le passage en 2e catégorie aurait pour conséquence une ouverture plus large (un mois de plus en décembre, et surtout un mois de plus en avril). Durant cette dernière période, les pêcheurs seraient autorisés à pêcher les sandres sur leurs frayères, d’où un risque « de massacre ». La 2e catégorie pourrait aussi faire le lit des pêcheurs professionnels. Selon Bertrand Brohon, représentant la DDT (direction départementale des territoires) une étude établit pour l’instant que la ressource ne permet pas l’installation de pêcheurs au filet, mais Arnaud Fourrier demeure très vigilant.

Dérèglement climatique : plus de pierres que d’eau dans l’Ain à Pont de Poitte (photo d’archive).