Pascal Collin, un scientifique passionné

Natura 2000 n’a plus de secret pour lui

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Pascal Collin, responsable du service environnement de la CCAPS.

Pascal est d’origine bourguignonne, né en 1963 dans un petit village de 150 habitants dans le département de l’Yonne. Son père était exploitant forestier et producteur de charbon de bois et toute la famille s’intéressait à la nature.

C’est dans la forêt que Pascal, enfant, a commencé les « cours de Sciences Naturelles » par la découverte et l’identification des arbres et des champignons. La région étant propice, la géologie, la recherche de fossiles et de minéraux devinrent également un de ses passe-temps. Comme beaucoup d’exploitant forestier, le père de Pascal lui a proposé de suivre des études techniques et d’intégrer le Lycée du Bois à Mouchard, où lui-même avait fait ses études dans les années 44-45. Pascal y obtient son bac pro suivi d’un BTS industrie et commerce du bois. Mais ce qui l’avait toujours intéressé c’était les Sciences Nat’ et il était beaucoup plus captivé par les matières liées à la biologie, à l’arbre … que celles liées à la comptabilité ou à la technique pure du sciage du bois. C’est un peu par atavisme qu’il avait rejoint le lycée du bois. Aussi diplômes en poche, il s’est inscrit à l’université de Besançon pour plusieurs années d’études, commençant par préparer le DEUG, puis enchainant les années (licence, maitrise, DEA) jusqu’au doctorat dans lequel il a présenté une thèse sur la croissance et le développement d’un arbre, le frêne commun, en cohérence avec son enfance et sa passion des arbres. C’est avec le diplôme de Docteur ès Sciences Naturelles, spécialisé en écophysiologie, c’est-à-dire dans l’étude du fonctionnement des végétaux dans les milieux naturels qu’il était prêt à entrer dans la vie professionnelle.

Où avez-vous débuté votre carrière ?

Je travaillais sur les questions de croissance et développement, de photosynthèse, d’échanges gazeux, d’effets de défoliation sur la croissance… j’ai d’ailleurs publié un certain nombre d’articles. Mon souhait était de trouver un poste d’enseignant-chercheur à l’université. Durant deux ou trois années j’étais ATER (Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche) puis j’ai eu l’opportunité de rejoindre le Conservatoire des Espaces Naturels de Franche-Comté, association qui a pour mission la préservation du patrimoine naturel régional par la maîtrise du foncier (rien ne sert de protéger les espèces si les milieux disparaissent). Je suis resté douze ans au Conservatoire, deux ans en tant que chargé de mission et dix ans au poste de directeur.

Et puis vous vous êtes tourné vers les Collectivités, pourquoi ?

Tandis que j’étais directeur au Conservatoire, j’ai eu l’occasion de rencontrer souvent les élus des communes, des EPCI, etc. et j’étais toujours surpris de constater la bonne volonté de nombreux élus des communes et l’absence de cadres spécialisés dans ces domaines et capables de porter de tels projets. En outre, il était évident pour moi que c’était là que se prenaient les décisions importantes et je pensais qu’il était essentiel de rejoindre une collectivité. Lorsqu’une opportunité s’est présentée à moi, celle d’intégrer la communauté de communes Arbois Vignes et Villages, Pays de Louis Pasteur, je n’ai pas hésité car je pensais qu’il y avait là des choses importantes à faire.

Quand êtes-vous arrivé en Arbois ?

“Je suis arrivé en 2010, à cause de ou grâce au site Natura 2000 de la Reculée des Planches, pour lequel la Com Com cherchait un chargé de mission avec possibilité de devenir responsable du service environnement”.

La Reculée des Planches, site Natura 2000.
Site Natura 2000, la Reculée du Cul du Bray.

La Reculée avait été désignée Natura 2000 dans les années 1995. Mais pour qu’un tel site fonctionne, il doit être animé, un document d’objectifs, (en fait le plan de gestion du site), doit être rédigé et ensuite mis en œuvre à l’aide de contrats. Or le site de la Reculée était un des derniers à ne pas avoir été mis en route. A cette époque, c’était l’un des plus petits de Franche-Comté avec environ 500 hectares

Quelles ont été vos actions ?

« Ce site avait été désigné sur un format limité. Le tracé avait été fait au début des années 90 et ne tenait pas compte de toute une série d’autres éléments intéressants au niveau du patrimoine naturel, notamment les belles pelouses sèches du Bief de Corne. Mon premier travail a été de vérifier que le périmètre du site était cohérent avec les enjeux, ce qui n’était pas le cas. J’ai donc proposé des agrandissements, qui ont été acceptés, notamment sur les pelouses sèches qui débordent sur le plateau, le bief de corne, le Pré des noyers, les Montdenons, les Ranières, etc.… Du coup le périmètre est passé de 500 hectares à 1 300 hectares. Aujourd’hui, le site Natura 2000 a trouvé sa vitesse de croisière et tout se passe plutôt bien ».

Le classement en site Natura 2000 n’a-t-il pas été ressenti comme une contrainte par les habitants ?

« Pas vraiment, compte tenu que la France a choisi de travailler Natura 2000 par le biais de la concertation et de la contractualisation, ce qui n’était pas le cas dans tous les pays d’Europe. Cela a consisté à mettre en œuvre un comité de pilotage du plan de gestion du site auquel étaient associés tous les acteurs socioprofessionnels … L’animation à destination du grand public local est également essentielle, c’est pour cela que de nombreuses animations naturalistes sont réalisées sur le site et permettent de partager les connaissances et la découverte. Et personnellement je n’ai rencontré aucune vraie réticence sauf de l’ONF qui s’inquiétait de voir certains secteurs très productifs peut-être qualifiés de « en mauvais état de conservation », mais finalement les choses se sont peu à peu arrangées, mais une partie des extensions forestières ont été refusées. Pour cette raison le site se présente en deux patchs.

Bien sûr il y a eu quelques questions au début, quelques rumeurs comme “on ne va plus pouvoir couper un morceau d’arbre sans être embêté”. En fait pas du tout, Natura 2000 n’est pas une protection réglementaire comme par exemple un arrêté préfectoral de protection de biotope (APPB) ou un site classé. C’était un peu la confusion que tout le monde faisait. La seule mesure réglementaire d’un site Natura 2000 consiste à réaliser, pour certains projets comme l’exploitation d’une carrière par exemple, une étude d’incidence. Il s’agit alors d’évaluer l’impact du projet sur les habitats et les espèces reconnus par les directives oiseaux (1979, revue en 2009) et habitats de 1992. » Les projets soumis à étude d’incidence sont dans une liste dite « nationale » de 29 catégories de documents de planification, programmes, projets, manifestations et interventions soumises à évaluation d’Incidences au titre de NATURA 2000. Cette liste est en vigueur depuis le 1er juillet 2010.

Quels types de contrats sont proposés ?

Pour les agriculteurs par exemple, afin de conserver l’intérêt de certaines prairies, on leur propose de ne mettre aucune fertilisation (qui appauvrit la diversité des prairies et provoque des pollutions dans nos rivières),de retarder la date de fenaison au 15 juillet pour permettre la reproduction de la faune et d’une partie de la flore et puis de laisser 10 % de la parcelle en exclos jusqu’au 15 septembre, c’est-à-dire que l’on ne fait rien jusqu’au mois de septembre (cela permet de boucler la reproduction d’espèces plus tardives). Ce type de contrat se signe à la parcelle cadastrale et pour cinq ans. Un agriculteur qui accepte ces trois mesures contraignantes pour sa productivité reçoit une compensation par hectare et par an d’environ 350 € de l’Europe et de l’Etat.

Les travaux de restauration terminés, les chevaux ont retrouvé une magnifique pâture au Pré des Noyers. Crédit photo P. Collin.

On peut également réaliser des contrats Natura 2000 en forêt ou sur des territoires ne relevant ni de l’agriculture ni de la forêt comme un certain nombres de sites abandonnés par l’agriculture et pas encore totalement colonisés par la forêt. Il s’agit, le plus souvent, de remettre en pâturages des secteurs complètement abandonnés, comme les pelouses sèches. Ce sont des écosystèmes prairiaux, pour la plupart créés par l’agriculture avant la vague d’intensification observée depuis la révolution industrielle. Pour ces milieux « semi-naturels », deux cas peuvent se présenter : soit ces pelouses sont complètement intensifiées par l’agriculteur – là ce sont des milieux devenus sans intérêt, où toutes les espèces patrimoniales ont disparu ; soit les parcelles sont complètement abandonnées, l’agriculteur ayant jugé que le jeu n’en valait pas la chandelle et là aussi les espèces patrimoniales des pelouses sèches (orchidées, insectes…) vont disparaitre au profit, petit à petit, des espèces forestières. La forêt ne se porte pas mal dans le Jura (même si là aussi des inquiétudes existent), c’est donc dommage de perdre ces milieux et ces espèces. Les contrats permettent de bloquer la dynamique du milieu et de préserver ce patrimoine et ses fonctionnalités.

Grâce à ces contrats, on peut remettre en état des pelouses sèches abandonnées, ce qui a été le cas au pré des noyers et sur Mesnay où des pâtures ont été remises en état sans être totalement ratiboisées, on y a laissé de nombreux buissons pour la pie grièche écorcheur. Actuellement on est en train d’étudier cette possibilité sur le secteur de La Châtelaine, vers la Combe aux chèvres et les Montdenons.

Quels sont les objectifs de Natura 2000 ?

Derrière tous ces contrats on poursuit des objectifs liés à des espèces ou des milieux patrimoniaux (espèces rares et protégées) dont on doit maintenir en état, voire améliorer, les populations. De ce point de vue, l’agriculture -mais pas n’importe laquelle – est un outil indispensable à la qualité de notre cadre de vie.