Numa Magnin, l’instit !

Redécouvrons avec délices les aventures de la Bique, personnage enfantin créé par l’enseignant Numa Magnin, un fils du Grandvaux.

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Le Grandvaux est un territoire littéraire. D’Auguste Bailly à Françoise Desbiez en passant par André Besson et Bernard Clavel, les caractères du pays favorisent les caractères d’imprimerie. À Fort-du-Plasne, il y a le hameau du Coin-d’Aval dont on connaît l’ancien chalet qui se visite, notamment en été. Ce Coin-d’Aval a vu naître en 1874 un drôle de bonhomme en la personne de Numa Magnin. Numa Magnin donne sa vie à l’école républicaine, il est d’abord instituteur, professeur d’allemand puis directeur d’école normale, notamment à Belfort et Besançon.

Numa Magnin a aussi écrit des pièces de théâtre qui ont fait le bonheur des troupes amateurs de village. Il semble bien que la pièce Les Contrebandiers du Mont-Noir connaît toujours quelques mises en scène.
@ Amis du Grandvaux

Numa Magnin est aussi littérateur. Il invente le personnage de la Bique, un jeune gamin du Coin-d’Aval dont il suit l’évolution. Il publie trois volumes : La Bique, La Bique en apprentissage, La Bique en voyage. Ce sont, à l’époque, des livres pour enfants, marqués par une ambiance littéraire que l’on retrouve par exemple dans Le Tour de la France par deux enfants, on citera aussi, dans l’esprit, Georges Collomb, alias Christophe, inventeur du Sapeur Camember ou du Savant Cosinus. Le tout sous la forte influence de Jean de La Fontaine, apprécié alors par le monde de l’instruction publique.

 

Une lecture « indispensable »

 

Le chalet du Coin-d’Aval à Fort-du-Plasne, qui est animé aujourd’hui par les Amis du Grandvaux. Numa Magnin s’y attarde dans La Bique (trois chapitres) et La Bique en apprentissage (un chapitre). On y lit une savoureuse description des ambiances de coulée où « le mensonge joyeux, les facéties, les gasconnades assaisonnées à la sauce vinaigrette comtoise avaient un plein succès ».
@ Amis du Grandvaux

Les trois livres sont publiés dans les années vingt chez Armand Colin, réédités après 1945. L’œuvre de Numa Magnin reste assez longtemps reconnue dans le monde scolaire. En 1950, elle est sélectionnée par la revue L’Éducation Nationale qui recense les « ouvrages dont la lecture devrait être considéré comme indispensable et qui sont susceptibles de donner à la fois le plus de plaisir immédiat et le plus vif désir de faire des livres des compagnons de loisir ». Avec Numa Magnin, on lit dans cette liste les noms de Marcel Aymé et de Paul-Émile Victor.

Numa Magnin raconte des scènes de la vie rurale où la Bique découvre les joies et les écueils de l’existence, chaque chapitre se concluant souvent par une sorte de morale, qui n’est pas pesante. Numa Magnin distille une sorte de manuel d’instruction civique où il ne bride pas les égarements, vu qu’il faut bien que jeunesse se fasse.

 

Pour adulte aussi

 

C’est enlevé, drôle, piquant, picrocholin, facétieux, cocasse. L’écriture est simple – mais il faut savoir écrire simple. Le temps passant, les adultes ont intérêt à lire par-dessus l’épaule des moutards. Les aventures de la Bique déroulent désormais un joli témoignage sur la vie rurale de la fin du XIXe siècle. Elles racontent l’évolution des villages qui changent d’époque (« Le chalet modèle, la gare, la poste, l’école firent entrer définitivement le pays dans le courant de la vie moderne »).

Une édition de La Bique en apprentissage. Après le certificat d’études, en attendant de reprendre une ferme, il convient d’apprendre tous les métiers pour être autonome. Pendant ses apprentissages, La Bique découvre le progrès qui s’installe. Il n’est pas du goût de tout le monde. Numa Magnin dépeint aussi les mauvaises manières, les calamités de l’époque, mais sans jamais se poser en accusateur.
@ DR

Numa Magnin finit ces jours à Fort-du-Plasne. Après la Seconde Guerre mondiale, il soutient un homme politique en devenir qui s’installe dans le Jura. Il s’agit d’Edgar Faure qui évoque Numa Magnin dans ses mémoires et lui rend un bel hommage. Numa Magnin meurt en 1958, il est inhumé à Fort-du-Plasne. Une rue porte son nom à Saint-Laurent en Grandvaux et une autre à Champagnole. Une école Numa Magnin, ça aurait de la gueule !

La trilogie de La Bique a été rééditée dans les années quatre-vingt-dix par l’éditeur jurassien Marque-Maillard. Les ouvrages ne sont plus guère disponibles sauf dans les bibliothèques et chez les bouquinistes. Avis à un éditeur avisé pour une réédition.

Jean-Claude Barbeaux

L’hommage d’Edgar Faure à Numa Magnin

Edgar Faure a connu Numa Magnin. Quand Edgar Faure se présente pour la première à une élection législative dans le Jura, Numa Magnin le soutient. Edgar Faure le raconte dans le premier tome de ses mémoires (1).

« Notre seul fief dans la montagne était le bourg de Saint-Laurent en Grandvaux, jadis important relais de voituriers internationaux. Le jour fixé pour ma réunion, j’arrivai en retard. On avait décidé de commencer sans moi et j’aperçus un homme de haute taille, à grande barbe blanche, qui parlait à la tribune. J’écoutais et je ne comprenais rien. Un voisin m’explique que l’orateur était professeur à l’école normale en retraite, qu’il avait jugé bon de s’exprimer en patois comtois, dialecte d’usage assez peu courant. »

« Je pensai, sur le moment, qu’il s’agissait d’une mauvaise farce de mes adversaires qui avaient imaginé cette astuce, assez drôle en vérité, pour mettre en évidence ma situation d’étranger et d’intrus. Il n’en était rien et par la suite je me félicitai de n’avoir pas marqué de mauvaise humeur. »

« M. Numa Magnin, tel était son nom magnifique, avait consacré sa vie à ce métier passionnant qui consiste à former les formateurs. De tels hommes voient multiplier à l’extrême le rayonnement de leur pédagogie. Il était entièrement dévoué à ma candidature et me montra ainsi qu’aux miens, et notamment à mes filles, une chaleureuse amitié. »

« Plus tard, quand je l’accompagnais à sa dernière demeure, j’évoquais à son propos le conte de l’homme à la cervelle d’or. Il avait dispensé au bénéfice des autres toutes ses richesses internes, mais lui-même ne s’était pas appauvri. Il était veuf et il avait donné à la France deux fils qui offraient les prémices de belles carrières. Et cependant, c’est à ce vieillard si durement éprouvé que l’on eût pu s’adresser sans hésitations pour demander le secret de la joie de vivre. »

(1) Avoir toujours raison… c’est un grand tort, paru chez Plon, en deux tomes.

Les Amis du Grandvaux et Numa Magnin

Le souvenir de Numa Magnin prend une place particulière dans l’association Les Amis du Grandvaux. Bernard Leroy explique : « Le souvenir de Numa Magnin est encore perceptible dans son village natal, bien des habitants de Fort-du-Plasne peuvent en parler, beaucoup ont lu les aventures de ce garnement au grand coeur qu’était La Bique. Ce n’est plus forcément le cas dans le reste du Grandvaux où la population est de moins en moins originaire du pays. Dans ce contexte, Les Amis du Grandvaux pensent à plusieurs actions visant à revivifier la mémoire d’un homme naguère fort respecté et qui a laissé des écrits très représentatifs d’une époque où la morale républicaine constituait un idéal à atteindre pour l’école publique ».

En pratique, l’ancien chalet à comté du Coin d’Aval, situé à une centaine de mètres des lieux où Numa Magnin et La Bique ont grandi, recevra une série de panneaux rappelant la vie de l’auteur et celle de son héros. Ensuite, un itinéraire pédestre ou cycliste intitulé « du Coin d’Amont au Coin d’Aval » permettra de relier la ferme Louise Mignot au vieux chalet. Le parcours serait jalonné de repères renvoyant à une application préalablement chargée sur un smartphone. Parmi les centres d’intérêt : la forêt, la rivière, les anciens moulins, la réhabilitation de la zone humide du Chaumerand et… Numa Magnin. Enfin, la revue de l’association Le Lien consacrera en 2021 ou 2022 un article, ou peut-être un numéro hors-série à Numa Magnin.

« L’objectif, conclut Bernard Leroy, est de contribuer à maintenir vivant le souvenir d’un éminent Grandvallier et grand serviteur de l’école de la République. »