Michel Vautrot et la bronca du stade Dumas

Dans les années soixante-dix, Michel Vautrot est enseignant à Lons-le-Saunier. Un jour pluvieux, il accepte d’arbitrer un match de l’équipe de son lycée. Rien ne se passe alors comme prévu. Une jolie histoire qui raconte une autre époque.

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C’était au cours de l’année scolaire 1974/75, du côté de Lons-le-Saunier. À l’époque, depuis qu’il arbitre des rencontres nationales et internationales de football, Michel Vautrot a déjà enfilé le costume de gloire régionale. Dans le civil, depuis 1969, il est professeur au lycée technique de Montciel, sur le chemin qui monte vers l’ancien séminaire. Dans ce lycée, Michel Vautrot met tout le monde dans sa poche, par sa gentillesse et ses mots d’esprit, bref il séduit le landernau. Une sorte d’arbitre (déjà) des élégances. Aussi quand le proviseur, passionné de sport, lui demande d’arbitrer un match important de l’équipe du lycée, voilà qui ne se refuse pas.

Michel Vautrot en action lors d’un match international. © DR

L’affaire est conclue. Un mercredi après-midi, le populo scolaire se transporte donc au stade Dumas qui accueille aujourd’hui les rugbymen du CS Lons-le-Saunier. À l’époque, ce stade est plutôt celui de la désolation avec une pelouse en triste état, sinon absente. Quand il pleut, c’est un bourbier. Justement, ce jour-là, il pleut. Ça n’arrête pas l’allant des vaillants footballeurs, il s’agit quand même d’un match officiel sous l’égide de ce qui était à l’époque l’ASSU – Association sportive scolaire et universitaire qui gérait les rencontres scolaires du mercredi.

 

Maestria et flegme britannique

Déjà surnommé le roi du sifflet, Michel Vautrot gagne le centre du terrain pour donner le coup d’envoi et… n’en plus bouger ! Il est vrai que ce centre du terrain offre l’immense avantage de lui réserver un rare petit espace couvert d’herbe, une sorte de petite île verte dans un océan boueux. De plus, ceci expliquant peut-être cela, notre arbitre a sorti pour l’occasion, non pas la tenue réglementaire en noir, mais un splendide survêtement qui semble tout neuf, il n’a nulle intention de le « gauger » dans ce cloaque.

Le stade Dumas dans les années soixante-dix.
© Ville de Lons-le-Saunier / Centre de conservation du patrimoine.

Le match commence – ça joue avec le célèbre ballon Adidas à damiers noir et blanc. Le long de la main courante du stade, il y a quand même une quarantaine de supporters et de supportrices du lycée lédonien, dont le proviseur. La partie se déroule tant bien que mal et, sur son aventin, Michel Vautrot arbitre avec une maestria certaine, genre flegme britannique, un peu chef d’orchestre. Personne ne va quand même contester les décisions d’un tel parangon de justice footballistique.

Le temps passe, le ballon est de plus en plus lourdaud, le score reste bloqué à 0-0. En gaillards et grognards du foot, les gars de Montciel ne peuvent à la fois décevoir leur proviseur et le roi du sifflet. Ils repartent à l’assaut une nouvelle fois, avec ce foutu ballon qui s’empêtre dans les flaques, dans les ornières, et les joueurs avec.

 

Un grand coup de tatane

Un coup de pied dans le ballon finit par envoyer le cuir vers le but adverse, il tombe sur une flaque, s’immobilise d’épuisement et compte bien ne plus en bouger. Le ballon est hors de la surface de réparation, le gardien de but sent pourtant le danger, il s’arrache de sa ligne vers ledit ballon. En même temps, une escouade de grognards foncent vers le cuir, le gardien est pris de vitesse, le premier joueur arrivé sur la balle lui balance un grand coup de tatane, à la désespérée. Le ballon, pour une fois, fuse un peu. Entre les joueurs et le but, il n’y a plus que le ballon. Le long de la main courante ça hurle « But, but, but… ».

Le ballon roule à la va comme j’te pousse. Il se relance dans une flaque, rampe dans la gouillasse, en ressort vaille que vaille – imaginez un soldat finissant un parcours du combattant dans des conditions extrêmes ou, plus parlant, Demi Moore crapahutant dans A armes égales. Tout le monde regarde le ballon, tout le monde s’est arrêté de jouer, ça hurle de partout. Le ballon n’en peut plus et s’en vient, selon l’expression, mourir sur la ligne dite blanche – à dire vrai on ne la distingue plus trop, même pas du tout.

 

Soufflante pour le roi du sifflet

Ce ballon a-t-il vraiment dépassé la ligne comme le règlement l’exige ? Les gars de Montciel, et le proviseur, braillent à l’unisson : « Y’a but, y’a but… ! ». Tous se retournent vers le centre du terrain où Michel Vautrot agite les bras. Verdict de l’autorité suprême, sûre de son jugement exprimé : le ballon n’a pas dépassé la ligne comme le règlement l’exige. Quoi ? Fureur des joueurs, des supporters, des supportrices et du proviseur qui accablent de concert l’homme en noir qui n’était pas en noir de divers noms d’oiseaux que la morale sportive réprouve pourtant. Toutefois, il ne sera pas nécessaire de faire appel à la force publique pour raccompagner l’arbitre – on n’était quand même pas à Bastia ou dans une république bananière du football.

En cet après-midi de 1974, le ballon avait-il franchi la ligne ? Personne ne peut le dire, plus de 40 ans après et L’Équipe du soir se refuse à rouvrir ce dossier préférant un énième débat sur Olivier Giroud. Quant au score du match, il a été oublié, tout comme le nom de l’équipe adverse. Tout ça n’empêcha pas, bien sûr, Michel Vautrot de réussir une carrière faramineuse, marquée par deux titres de meilleur arbitre du monde.

 

Encadré

Michel Vautrot et Lons-le-Saunier : dix belles années

© DR

Michel Vautrot reste dix ans à Lons-le-Saunier. Il se souvient bien de ce match. « Georges Cauquil, le proviseur, m’a battu froid quelque temps. Puis, un matin, j’arrive au lycée, il était en train de mettre dehors un chien qui était rentré dans la cour. Je lui ai lancé : ‘’Je vois qu’ici on reçoit les chiens comme les arbitres’’. Ça l’a amusé, on a tout effacé et c’est reparti comme avant entre nous. Quand j’ai quitté la préfecture jurassienne, j’ai toujours gardé des liens avec lui. Quand il est parti en retraite à Nice, si j’avais des missions d’arbitres dans le secteur, je passais le voir ».

Michel Vautrot est donc professeur au collège technique de Montciel qui s’élèvera au rang de lycée professionnel plus tard. Dans le même temps il amorce sa carrière d’arbitre, accède au niveau national puis international. Le milieu scolaire et sa destinée d’homme en noir – une couleur qui sied mal à cet optimiste –, Michel Vautrot ne peut les dissocier. « À l’époque, je jonglais avec les emplois du temps. Je n’aurais pas pu accomplir ma carrière d’arbitre, et ma passion, sans le soutien de l’ensemble du monde scolaire, des élèves au rectorat en passant par mes collègues professeurs, les pions, le personnel, les parents d’élèves et Georges Cauquil ».

Il évoque une époque où « on pouvait composer avec les règlements. J’étais souvent absent, mais, par exemple, je rattrapais mes cours entre 13 et 14 heures, ça ne posait pas de problème, tout le monde était là, même les externes ». Il avait son « préfabriqué » où les parents d’élèves faisaient la queue les jours de rencontres parents-profs, on y discutait, dit-il, pas mal football ! « J’étais un peu un OVNI pour les élèves. Ils me voyaient à la télé le dimanche soir à Stade 2 en train d’arbitrer en Corse et le lundi matin j’étais en cours ». Des élèves qui, dit-on, connaissaient ses habitudes : le mardi, jour de parution de France Football, il y avait de l’interrogation écrite dans l’air ! « Je suis parti après dix ans, confie Michel Vautrot, les larmes aux yeux en quittant ce lycée. C’était une période très humaine que comme on en connaît plus aujourd’hui »