L’ours « Atsunaï Kamak » veille la banquise groenlandaise

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Grandiose. Pascal Bejeannin (à g.) a laissé son ours veiller sur la banquise qui fond.

Il était une fois un ours pas ordinaire : un ours né à Champagnole et parti vivre une année entière au pays des ours : le Groenland. Jadis leur paradis blanc et désormais de plus en plus déserté par les plantigrades pour des zones plus septentrionales. D’où l’idée de Pascal Bejeannin, artiste champagnolais fondateur du projet “Atsunaï kamak”, autrement dit “Au revoir camarade” en Inuit. Un nom un brin provocateur au regard d’une question brûlante : “Et si un jour, il ne restait plus qu’un seul ours au monde ?”. Un ours non pas chair et de sang, mais fait  de 150 kg d’acier recyclé.
Pour susciter une prise de conscience, Pascal Bejeannin s’est associé à François Bernard, explorateur lédonien, et adepte des mondes polaires comme un certain Paul-Emile Victor avant lui. Sillonnant les immensités glacées et désolées à bord de son voilier polaire “Atka”, qui mieux que lui pouvait prendre à bord l’ours “Atsunaï Kamak” pour l’amener au milieu des siens ? Plus précisément à Oqaatsut, petit village de pêcheurs de 35 âmes.

Bientôt un gorille en Afrique centrale

Une installation qui faillit être tragique comme l’explique Pascal Bejeannin : “Nous avons installé l’ours sur un iceberg qui semblait costaud, mais juste après, celui-ci s’est brisé juste devant nous”. A quelques mètres près, l’oeuvre d’art à peine débarquée a donc failli finir sa vie au fond de l’océan arctique. Désormais placée sur la terre ferme, elle observe les saisons passer depuis 9 mois grâce à des caméras qui retracent son périple à travers un documentaire attendu pour décembre 2020. D’ici là, l’ours regagnera ses pénates jurassiennes en août  2020, pour s’installer durablement au musée des mondes polaires, à Prémanon. Mais “Atsunaï Kamak” marque seulement le début d’une série beaucoup plus ambitieuse. Dans son antre champagnolais, Pascal Bejeannin a donné naissance à un gorille lui aussi tout acier qui ira (r)éveiller certaines consciences via l’Afrique centrale, avant une tortue de mer destinée à des latitudes plus tropicales (Asie du sud est), un arbre en Amazonie, etc. Une belle manière de décliner l’urgence environnementale aux quatre coins d’un monde en profonde mutation.

Stéphane Hovaere

L’ours “made in Champagnole” a parcouru un long périple à travers les icebergs grâce à Atka, le voilier de François Bernard.

Le “réchauffement positif” des Inuits

Tandis que le monde entier voue aux gémonies le dérèglement climatique et se morfond dans de sombres perspectives, les Inuits -premiers concernés- semblent tout sourire grâce à ce qu’ils appellent le “réchauffement positif”. Contraste saisissant capté par François Bernard lui-même : “Les hivers sont moins durs, la pêche est meilleure, et ils gagnent plus d’argent”. Même certaines cultures deviennent possibles, et certains jours d’été le t-shirt n’est plus suicidaire… “Dans 10 ou 15 ans, on peut penser qu’il n’y aura plus de glace au pôle Nord en été” suppute l’explorateur, qui a vu tant de changements en 30 ans… Ce qui ouvrirait à la Russie une voie maritime inédite au nord, entre autres bouleversements économiques…

L’ours blanc, seigneur de la banquise, n’existera-t-il plus un jour que dans les livres d’histoire ?

Un mode de vie à l’occidentale

Exit les traîneaux pour aller à la chasse et les peaux de phoque pour se vêtir. Pascal Bejeannin comme François Bernard décrivent “des cabanes chauffées”, des motoneiges puissantes, des Inuits connectés, des hôtels… D’autant plus que le tourisme de masse pointe son nez : “J’ai vu beaucoup de touristes venus en safari photo” témoigne l’artiste champagnolais lors de son passage vers Oqaatsut. L’explorateur lédonien François Bernard renchérit : “Leurs bateaux sont de plus en plus gros : 600, 1000 personnes. Tout le monde peut aller au Groenland à partir de 800 € la semaine”. Le prix pour voir ce que de futures générations ne verront sans doute que dans des livres d’histoire ? Le projet de construire un aéroport pour gros porteurs à Illulisaat (5.000 habitants) constituerait une étape décisive pour mettre le Groenland à la portée de tous…