L’invitée de la semaine : Claire Loupiac

La femme du médecin urgentiste, décédé du Covid en soignant des patients contaminés, témoigne à cœur ouvert sur sa vision des choses. Un témoignage recueilli lors de l’hommage public rendu dernièrement à celui qui a donné sa vie pour que d’autres vivent.

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Claire Loupiac et son mari Eric, décédé l'an dernier du Covid contracté dans son hôpital.

Claire Loupiac, quel sens recouvrait la cérémonie d’hommage à votre époux, Eric Loupiac ?
J’attendais depuis très longtemps cet hommage, mais il fallait qu’il se déroule dans de bonnes conditions de sécurité. J’ai été très émue de voir autant de personnes être présentes pour lui. Je voulais aussi cette cérémonie de paix et d’espoir pour toutes les personnes décédées du Covid, qui n’ont pas reçu d’hommage national, contrairement à d’autres pays.

Pouvez-vous rappeler pourquoi votre mari est décédé ?
Il était urgentiste et travaillait au sein de l’hôpital de Lons-le-Saunier sans filet. Seuls les masques FFP2 pouvaient protéger les médecins, par exemple lors des prélèvements pour des tests Covid. Mais on en manquait et il fallait les économiser… Lors de sa contamination, les patients porteurs du Covid étaient par exemple mélangés à l’intérieur des urgences avec d’autres patients.

Votre mari était-il conscient des risques qu’il prenait ?
Oui, de par sa formation, il suivait attentivement ce qui se passait en Chine, puis en Italie. Il avait entre autres exercé pendant 10 ans en qualité de médecin militaire à la brigade de sapeurs-pompiers de Paris, et été formé à la médecine de catastrophe. Conscient des risques épidémiques, il savait qu’il risquait d’être contaminé, mais il était passionné par son métier et me disait : « Des malades m’attendent, je dois y aller ».

Ce sens du devoir l’avait conduit à se battre pour la défense du service public et de l’hôpital. Est-il au final décédé des dysfonctionnements qu’il dénonçait ?
Il avait lancé de nombreux messages d’alerte au début de la pandémie, qui n’ont pas été écoutés. La pandémie a été mal gérée par les nombreuses institutions existant dans le domaine de la santé. Ainsi, si on avait confiné dès le début (le 26 février 2020) au lieu du 16 mars 2020, on aurait épargné 30.000 vies. C’est inimaginable de recenser au total près de 120.000 décès lié au Covid dans un pays développé comme la France.

Mais aurait-on pu gérer autrement ?
En Australie ou à Hong-Kong, dès qu’il y a quelques cas, on confine tout un secteur ou une région, et cela marche. Même sans masques, il ne fallait pas mentir à la population, qui désormais n’a plus confiance.

Vous avez porté plainte contre X, qu’en espérez-vous ?
Il faut tout faire pour que cela ne se reproduise pas, j’irai jusqu’au bout, je n’ai plus rien à perdre. J’ai refusé la légion d’honneur qu’on souhaitait lui remettre à titre posthume : on lui a fait courir tous les risques…

Qu’espérez-vous d’autre ?
Il faut écouter les médecins, qui savent de quoi ils parlent lorsqu’ils s’expriment. Augmenter le nombre de postes, replacer la santé publique comme priorité nationale, et préserver l’hôpital de Lons en tant qu’hôpital de référence pour les jurassiens. On ne peut pas avoir deux poids et deux mesures selon que l’on habite dans une grande ville ou un département plus rural.

Après une telle épreuve, comment vivez-vous désormais ?
C’est compliqué pour mes trois enfants, âgés de 22, 28 et 30 ans et moi-même. Nous étions mariés depuis 32 ans. Je dors peu et je ne peux plus regarder sa photo. Il n’y aura plus de vacances, plus de bonheur. Je vis auprès de mon jardin, de la nature, et de Dieu.

Recueilli par Stéphane Hovaere

En mémoire d’Eric Loupiac, un livre souvenir est ouvert sur ‘Inmemori’ pour recueillir les messages : https://link.inmemori.com/t9ZPVA?utm_medium=native https://link.inmemori.com/t9ZPVA?utm_medium=native