L’invité de la semaine : Gérard Bouvier

Rencontre privilégiée avec notre cher médecin, aussi atypique qu’attachant, dont la plume vous fait déjà sourire chaque semaine dans nos colonnes, au travers de sa désormais célèbre chronique "Grands mots... Grands remèdes". Toujours en partance pour de nouvelles aventures, le trublion des jeux de mots et des formulations insolites vient d'achever son dernier ouvrage intitulé « Docteur, il faut que vous me mettiez ! ». Un livre tout public, contrairement ce que le titre pourrait laisser à penser...

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Gérard Bouvier, première question toute bête, mais essentielle : pourquoi avoir écrit ce livre et qu’en attendez-vous ?
Dès les premiers jours de mon installation à Montmorot, en 75, j’ai compris que j’étais parti pour une croisière où chaque escale serait une découverte et une surprise. Le soir, je cherchais à me remémorer les consultations qui m’avaient le plus surpris ou ému, le plus attendri. Et celles qui m’avaient stupéfait. Mais au rythme du quotidien les souvenirs s’empilaient et s’effaçaient trop vite. J’ai eu la bonne idée de prendre des notes. J’ai deux cartons de textes griffonnés à la va-vite. Parfois un mot, parfois une phrase. Une question saugrenue, une réponse inattendue… Il faut dire que, par nature, il en faut peu pour m’étonner. Mes patients semblaient se dire : voilà un docteur qui nous écoute ! Il prend des notes. Me le pardonneront-ils ? Parfois ces notes n’étaient guère médicales… Mais elles racontaient la vie des gens.
Il était évident que je devais en laisser la trace pour que les petits-enfants de mes petits-enfants demandent un jour en découvrant ce livre dans un grenier : « O
n avait un ancêtre docteur ? Et ça avait l’air d’être un drôle de docteur ! »

L’ouvrage fourmille d’anecdotes, quelques-unes tragiques, d’autres plus comiques, mais chacune touchante à sa manière. Toutefois, si vous ne deviez garder que la meilleure. Laquelle serait-elle ?
La première anecdote qui m’a marqué n’est pas racontée dans le livre. C’était lors de mon premier remplacement à Mirebel. J’étais un jeune interne et je recevais l’un de mes premiers patients. « Docteur c’est terrible, j’ai les grilles enflées ! ». Je n’avais aucune idée de ce qu’étaient « les grilles ». J’ai eu le mauvais réflexe de croire que la suite de la conversation me l’apprendrait et j’espérais éviter la question fatale qui risquait de compromettre à jamais sa confiance et ma crédibilité sur le premier plateau : « Mais c’est quoi au fond les grilles ? ». Je me suis vautré dans des questions qui ne menaient nulle part : « Et c’est depuis longtemps ? et ça vous fait mal ? et ça vous empêche de dormir ? ». Le patient me disait que non sans que j’en sache plus sur « ses grilles ». Je pataugeais et j’étais désespéré, car arrivait le moment où il me faudrait demander « mais c’est quoi au fait les grilles ? » en m’enfonçant dans le ridicule.
C’est là que le patient a eu l’idée de soulever ses canons (je me suis mis au comtois depuis cette rencontre !) et j’ai compris qu’à Mirebel les grilles sont les chevilles. J’étais sauvé mais le boulet était passé bien près !

Vous avez été un vrai “médecin de campagne”, comme il n’en existe plus aujourd’hui. Quel bilan tirez-vous quant à l’ensemble de votre carrière ?
Détrompez-vous il en existe encore beaucoup. Ils travaillent en silence et c’est pour ça qu’on les oublie. Mais il est vrai que, peut-être, leurs jours sont comptés…
Ce fut une belle carrière. « Carrière », au sens de ces chantiers où l’on transpire pour extraire jour après jour des pierres qui serviront ensuite à construire. A construire une meilleure santé, ou une famille, ou une vie. Ou à préparer sa fin de vie. À se construire (entre nous) tout simplement.

Le contexte hospitalier en particulier, et concernant l’offre de soins en général est actuellement très tendu…. Que conseilleriez-vous aujourd’hui à un jeune qui se destinerait à embrasser une carrière médicale ?
Je lui conseillerais d’être généraliste pour avoir une vie passionnante qui touche à tous les aspects de la santé, de la famille et des comportements humains. Plutôt dans un cabinet de groupe pour un meilleur confort de travail. Aucun métier ne permet d’aller si loin dans la complicité et l’échange entre deux êtres humains. On est au sommet des possibilités. Mais aux dernières épreuves classantes des internes en fin d’études, l’ophtalmologie et la chirurgie esthétique ont été choisis en premier. En attractivité, la médecine générale est classée 41-ème sur 44. C’est dommage et c’est une perte de chance…

Notre époque est hélas remplie de turpitudes… Cependant, vous portez toujours un regard amusé sur “les choses de la vie”. Quel est donc votre remède miracle, pour rester si heureux ?
Après 40 ans de métier je ne crois à aucun remède miracle. Si je porte un regard amusé sur les « choses de la vie » c’est tout simplement qu’elles sont très amusantes. Croyez-moi ! Mais je les regarde en cherchant toujours la face cachée des choses, l’envers du décor et les mille interprétations possibles. Et je cultive l’autodérision aussi. Et puis il y a cette vieille habitude des salles de garde. Le jeune médecin est très vite confronté à la mort, à la souffrance, à l’injustice. Il ne peut rester debout qu’avec un humour particulier qu’on appelle l’humour carabin. Qui n’existe que dans les salles de garde comme une carapace pour ne pas être écrasé par le poids des « turpitudes ».

Et si c’était à refaire ?
Je le referais. On commence quand ?

Ouvrage disponible au prix de 20 € dans les librairies et maison de la Presse du Jura.
Contact par mail : gerard.bouvier2@wanadoo.fr
Le Docteur Gérard Bouvier sera avec son fidèle illustrateur Larsen pour une séance de dédicaces le samedi 14 décembre à l’Hyper U de Chantrans.