L’invité de la semaine : Étienne Delannoy

A l'occasion de son départ en retraite, l’ex-directeur de l'ONF du Jura évoque les enjeux présents et à venir pour nos forêts du Jura. Des forêts où l'épicéa pourrait céder place à des essences plus méridionales, et nos paysages se transformer profondément.

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D'après l'ex-directeur de l'ONF, les paysages du Jura connaitront une profonde mutation, avec la disparition de l'épicéa.

Etienne Delannoy, en quoi êtes-vous un véritable “homme des bois” ?
J’ai réalisé toute ma carrière dans le milieu forestier : après un diplôme d’ingénieur agricole en 1984, j’ai occupé plusieurs postes successifs dans la forêt privée puis publique (directeur départemental des Ardennes en 1998, puis du Jura de 2009 jusqu’à dernièrement).

Comment les forêts qui symbolisent le Jura se portent-t-elles ?
Près de la moitié du Jura (48%) est boisée, un pourcentage en augmentation, mais nos forêts souffrent à l’instar des hêtres qui sèchent en cime dans la forêt de Chaux par exemple. Cette forêt de 23.000 ha représente toujours le deuxième massif forestier de France mais depuis trois ans les sécheresses se succèdent. D’où un problème non pas quantitatif, mais qualitatif pour la forêt du Jura.

Que craignez-vous ?
Le scolyte (un minuscule insecte ravageur qui se loge sous l’écorce N.D.L.R.) existe à l’état endémique mais il prolifère lors des périodes chaudes et affaiblit les arbres, en particulier les épicéas. Suite à la canicule de 2003, nous avons ainsi connu un pic de scolytes jusqu’en 2007. Un pic qui est reparti de plus belle aujourd’hui… 6 à 8 millions de m3 de bois sont secs en France… et près de 100 millions de m3 en Allemagne, qui paye là la rançon d’une certaine monoculture.

Quels  impacts découlent de cette situation pan-européenne ?
Les bois scolytés doivent être coupés pour éviter une propagation de l’épidémie, une grande quantité se retrouve sur le marché d’où une chute des cours : environ 8€/m3 au lieu de 60€/m3 ! L’ONF contribue à maintenir les cours en proposant de limiter les ventes de bois vert à 30% du volume total. Mais des communes jurassiennes pâtissent de cette situation, il faut dire que certaines possèdent d’immenses forêts : Poligny, Arbois, Mignovillard, etc.

Les paysages jurassiens vont changer, mais comment et quelles essences replanter ?
L’épicéa n’a plus vocation à être présent en dessous de 800 à 1000 m d’altitude, mais le sapin semble mieux tenir le choc.
Que replanter reste une délicate question : lorsqu’on plante un arbre, c’est pour 100 ans. Première hypothèse, implanter des pousses aux origines plus méridionales, mais d’essences déjà présentes dans le Jura (par exemple le chêne). Les arbres trouvant un climat plus adapté migrent naturellement vers le nord, il s’agirait de les aider. L’autre hypothèse consiste à replanter de nouvelles essences, comme le chêne pubescent, le sapin de Bormuller (dit de Turquie), le cèdre, etc.
La recherche y travaille…

Pour y arriver, qu’espérez-vous des chasseurs ?
Il faut du gibier en forêt, mais nous avons du mal à régénérer nos peuplements forestiers. Quand les jeunes pousses atteignent environ 80 cm, elles sont systématiquement broutées par les cerfs et forment donc une haie au lieu de grandir. La population de cerfs suit une courbe exponentielle, les bracelets de prélèvement ont été multipliés par 6 en quelques années mais je souhaiterais davantage de prélèvement. Il faut que cette recrudescence de dégâts s’arrête !
A contrario, nous sommes moins gênés par la prolifération des sangliers.

Avec l’aspiration à une vie plus « nature », verra t-on davantage de jurassiens dans les forêts ?
On pourrait en effet ouvrir certains massifs, à l’instar de celui de la Chaux : on peut y prévoir des sentiers de découverte, des parcours sportifs, des pistes cyclables et même des parcs animaliers.

Recueilli par Stéphane Hovaere.