Les urgences du Jura-sud amputées d’un bras

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Le SMUR appelle à la grève et à manifester pour pouvoir travailler (photo d'archive).

Le SMUR basé à Lons, dont l’activité croît de 17% par an, perdra une de ses 2 lignes, tandis que celui de Dole a déjà perdu une ligne de nuit, début avril 2017. Autopsie d’une “décision aberrante” selon les urgentistes. L’intersyndicale (AMUF, CGT, Force ouvrière) a lancé un préavis de grève, tandis qu’un large appel à manifester est prévue le vendredi 7 décembre à 14h à l’hôpital de Lons.

“Un enjeu grave, une question de vie ou de mort” : pour Eric Loupiac délégué départemental de l’AMUF (association des médecins urgentistes de France), il y a péril pour la population jurassienne et au-delà. De Poligny à Saint-Amour, de Louhans à Moirans, le secteur d’intervention du SMUR de Lons est vaste (2400 km2, soit le Jura sud et au-delà). Mais dans de nombreux cas, il doit aussi emmener les patients aux hôpitaux de Besançon, Dijon, Bourg ou Lyon.

“Entre 2h30 et 4h de route aller-retour pendant lesquelles nous ne sommes pas disponibles” précise l’urgentiste. Que se passera-t-il demain lorsque la seconde ligne de SMUR sera supprimée ?

“On arrivera pour constater des décès” prévient-il. Et de citer en exemple cette double intervention récente, l’une pour un arrêt cardiaque au bowling de Lons, l’autre pour une rupture d’anévrisme qui aurait pu être fatale à une femme d’une cinquantaine d’années.

Deux vies sauvées par les « anges gardiens » du Jura mais demain ?

Le SMUR Jura-sud ne disposera plus que d’un seul véhicule pour sauver des vies.

« On est en train de rétablir la peine de mort»

Eric Loupiac se dit comme ses collègues choqué par la décision de l’ARS (agence régionale de santé) “aberrante et injuste”. “Cette décision aurait été prise en 2015, d’après des chiffres de 2013” explique-t-il, “mais les activités de SMUR de Lons augmentent de 17% par an !”.

Par ailleurs, le plan régional de santé élaboré par l’ARS avait placé noir sur blanc Lons comme “site pivot” du Jura, avec à la clé 2 lignes de SMUR. D’après Eric Loupiac, l’ARS mise sur l’hélicoptère basé à Besançon pour voler au secours des Jurassiens… mais c’est oublier que le Jura n’est pas la Côte d’Azur.

“Lorsque le plafond est bas, comme souvent en hiver, l’hélico ne décolle pas. Et il devient lui aussi très demandé”. Sans compter qu’un trajet Lons-Besançon par les airs n’est (contrairement aux idées reçues) pas plus rapide que par la route. Selon l’urgentiste expérimenté, on dira donc demain aux pompiers “Roule, roule !” pour amener à l’hôpital des patients dans des états graves, voire désespérés.

« C’est une prise de risque énorme pour la population, on va condamner certains patients à mourir. La France a supprimé la peine de mort au plan judiciaire, mais on est en train de la rétablir pour des questions financières”… L’AMUF ne demande qu’une seule chose : “laissez nous travailler, laissez nous notre seconde ligne SMUR !”. Seront-ils entendus par l’ARS ? Eric Loupiac devait en principe être reçu par son directeur, mais rien n’est sûr …

Les urgences de Lons (et de Dole) dans le rouge

“Je vous plains. Vous travaillez dans des conditions déplorables : je n’aimerais pas faire votre métier” : ces paroles, le personnel des urgences de l’hôpital de Lons-le-Saunier n’a pas fini de les entendre.

Et les patients n’ont pas fini d’attendre des heures (et parfois des nuits) dans un service des urgences à bout de moyens, de temps et de patience. La suppression de la 2e ligne de SMUR signifiera en clair la suppression d’un équipage (un médecin, une infirmière et un conducteur).

Raison invoquée par le ministère de la santé “via” l’agence régionale de santé (ARS) selon un urgentiste : une économie nécessaire  de 1,2 million € par an.

La décision sera mise en application dans les mois à venir : un ex-médecin chef des urgences vient voir comment réorganiser le service en conséquence. Il croisera sans doute des jeunes médecins ou infirmières qui quittent le navire avant qu’il ne s’échoue. Outre des “nouveaux” (pourtant attirés par le Jura) qui confient ne pas souhaiter rester si Lons perd une ligne de SMUR, certains anciens songent à démissionner, écœurés par une politique incompréhensible.

Après la réduction des urgences à Champagnole et Saint-Claude, Lons devait être capable d’absorber des flots de patients venus de tout le Jura sud. Il n’en est rien, puisque les mêmes mesures y sont prises.

Du côté de Dole, les urgences aussi saturent. Même si le Jura nord est bien placé (à 40 km ou moins des 2 gros SMUR de Besançon et Dijon), les urgences auraient du « fermer » récemment leurs portes face à un afflux exceptionnel de patients. Selon le Dr Loupiac, 2 lignes SMUR de jour y existent toujours, mais une ligne a été fermée la nuit…

Des « foulards blancs » pour s’exprimer ?

4Le bât blesse aussi en aval des urgences, puisque des lits sont rabotés dans les services de l’hôpital de Lons. Le délai de prise en charge à l’entrée des urgences ne cesse de croître, mais le délai pour en sortir aussi.

Faute de place, 17 patients ont ainsi dormi dans les couloirs et les box (sans toilettes) il y a quelques semaines : une situation exceptionnelle amenée à devenir la norme si personne ne bouge…

Difficile cependant pour le personnel de se mettre en grève puisqu’il sera de toute façon réquisitionné. Alors les patients de tous bords se mobiliseront-ils enfin pour dire halte au feu ? Après les gilets jaunes, des “foulards blancs” (et autres pin’s ou signes de soutien blancs) et les élus prendront ils conscience de la gravité de la situation ?

Lorsque l’hôpital public meurt à petit feu, ce sont les patients qui meurent au sens figuré, mais aussi peut-être au sens strict. Qui ira dans quelques mois sauver des vies dans tout le Jura sud ? Les moyens humains restants (médecin, infirmière) seront concentrés sur la journée : que se passera-t-il en cas de malaise cardiaque la nuit ? Face à toutes ces questions, l’Agence régionale de santé Bourgogne Franche-Comté a confirmé que “la ligne de SMUR de Lons a vocation à être arrêtée. Le médecin et l’infirmière affectés à cette mission en journée seront conservés et affectés au service des urgences de l’hôpital. L’établissement a informé les instances et les personnels du pôle urgences de ces perspectives”.

Face à l’absence de réponses, l’intersyndicale (AMUF, CGT, Force ouvrière) a lancé un préavis de grève, tandis qu’un large appel à manifester est prévue le vendredi 7 décembre à 14h à l’hôpital de Lons (avant la commission médicale d’établissement qui pourrait, si rien n’est fait, sceller le destin du SMUR).

Stéphane Hovaere