Les sœurs Bergerot, résistantes de l’ombre à Villevieux

Près de 80 ans se sont écoulés depuis que le dernier résistant a quitté le Château d’en Bas. Les trois dames Bergerot qui ont accueilli et caché plus de 50 personnes pendant la guerre sont retournées dans l’anonymat et la discrétion qui les a toujours caractérisées. Héroïnes de la résistance, il a fallu attendre 1977 pour que la plus jeune, Cécile reçoive la croix de la Légion d’Honneur à titre posthume. Monique Bergerot, présidente d’honneur du Souvenir Français perpétue leur souvenir et nous a expliqué longuement qui étaient de ces « drôles de dames ».

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Les dames Bergerot étaient trois sœurs qui vivaient ensemble au Château du Bas au début des années 1930. Venues de la région parisienne avec leur mère, elles s’installèrent dans cette demeure bourgeoise qui était leur résidence secondaire. Elles étaient de sang noble par leur grand-père maternel, le Comte de Versant. Malgré cela, elles vivaient chichement de la pension de veuve de guerre de Suzanne, la seule qui était mariée, d’un officier tué pendant la guerre de 14/18. Qualifiées de femmes discrètes, cultivées, pieuses et animées d’un grand esprit patriotique, elles étaient respectées, et le village était honoré de compter  parmi ses habitants des dames de si grand rang.

Monique Bergerot.
Monique Bergerot.

La résistance s’organise à Villevieux dès 1941

C’est le fromager, Fernand Mariller, devenu chef départemental de la section atterrissages et parachutages des maquis jurassien, qui fut contacté pour mettre en place des terrains d’aviation clandestins. Il y en avait trois dans la région. Ceux de Courlaoux et Ruffey furent grillés assez rapidement et seul celui d’Orion à Cosges, distant de quelques kilomètres de Villevieux resta en service jusqu’en février 1944. Les trois sœurs furent désolées et furieuses de voir la France battue et avilie alors que trois hommes de la famille étaient morts 25 ans plus tôt en combattant pour la France. C’est dans cet état d’esprit que se produisit un événement anodin qui allait forger tout leur avenir.

La petite porte par laqueele passaient les "visiteurs"
La petite porte par laquelle passaient les “visiteurs”

Le sacrilège d’une vache et le début d’une grande histoire

Le 14 juillet 1942, malgré l’interdiction, un drapeau tricolore fut hissé sur le monument aux morts, en face de la fromagerie. Le fromager pouvait observer et écouter les commentaires des gens présents sur la place. C’est à ce moment qu’une vache rentrant de pâture se précipita vers le drapeau pour le manger. Fernand Mariller entendit le commentaire un peu narquois d’une des sœurs : « Seule une vache ou un pétainiste est capable de commettre un tel sacrilège ».
Le soir même, Fernand Mariller, accompagné du capitaine Berger, un des chefs de la résistance, rendit visite au château pour discuter avec les dames Bergerot qui ouvrirent alors trois chambres à l’étage, disponibles pour ceux qui étaient recherchés.

La demeure (rénovée) des dames Bergerot.

Le vieux chien appelé « Maréchal » gardien des lieux

Dès le mois d’octobre, les sœurs deviennent des artisans de la résistance, des « petites mains » tombées plus ou moins dans l’oubli et qui ont terminé leur vie dans un relatif dénuement. Les clandestins arrivaient la nuit en empruntant la petite porte au fond du parc donnant accès directement à la plaine où se situait le terrain d’aviation Orion.
A l’intérieur du château, le vieux chien appelé par dérision « Maréchal », allez savoir pourquoi, aboyait dès qu’il entendait le moindre bruit. Arrivés sous les fenêtres, les arrivants envoyaient des petits cailloux sur les volets à l’étage où se situaient les fenêtres des trois sœurs. Elles descendaient aussitôt, une bougie à la main, et ouvraient leur porte sans jamais poser de questions. La seule règle était de déposer les armes dans l’entrée, à part une capsule de cyanure qu’ils gardaient sur eux pour éviter d’être torturés en cas d’arrestation…

Le monument dédiée aux martyrs de la résistances et aux pilotes anglais.

Le docteur Jean Michel opérait à même la table de la salle à manger

Parfois, des résistants plus ou moins blessés gravement arrivaient au château où le docteur Jean Michel, chirurgien à l’hôpital de Lons le Saunier intervenait pour pratiquer des opérations chirurgicales. Le patient était opéré à même la table avec comme seul éclairage une simple ampoule électrique au bout d’un fil. Rappelons d’ailleurs la triste fin du docteur Jean Michel qui fut exécuté d’une balle dans la tête dans les bois de Pannessières le 27 avril 1944. Les trois sœurs passèrent beaucoup de nuits blanches à attendre en vain les avions qui n’avaient pu se poser par les nuits de brouillard ou de pluie.

La stèle dédiée aux trois soeurs.

Jean Moulin, un charmeur doté d’une immense culture et d’une extrême distinction

Jean Moulin séjourna à deux reprises au château sous le nom de Max. Les trois sœurs disaient de lui que c’était un homme charmeur, doté d’une immense culture et d’une extrême distinction. Elles racontent, qu’un jour, il offrit à chacune de ses hôtesses un bouquet de violettes. Elles savaient que c’était un invité important, mais jamais, elles ne soupçonnèrent qui il était. La règle étant de ne jamais poser de questions et d’en savoir le moins possible.
Jean Moulin alias Max passait de nombreuses heures dans la bibliothèque, il lisait énormément et travaillait sur des dossiers. Lorsque le Général Delestraint premier chef de l’armée secrète et Compagnon de la Libération était là, les dames Bergerot les réunissaient pour prendre une tasse de thé. Jean Moulin se montrait très confiant et assurait : « Mesdames, nous nous en sortirons ».
Tous les soirs, tout le monde se réunissait autour de la TSF pour écouter la B.B.C. Il faut noter que Raymond et Lucie Aubrac, avec leur petit garçon Jean-Pierre surnommé Boubou séjournèrent une fois au Château, Lucie Aubrac était à cette époque, enceinte de plus de 8 mois.

Une inscription mystérieuse dans la grange.

Le village qui savait se taire

Beaucoup de villageois étaient solidaires avec la résistance, il n’y eu jamais de dénonciations, malgré le fait que personne n’ignorait ce qui se passait dans l’enceinte du château. Même les enfants savaient se taire. A cette époque, presque toutes les familles avaient un lien de parenté entre elles. D’ailleurs, les uns donnaient des poules, des lapins, du fromage, des fruits et des légumes afin d’assurer la nourriture à ces « visiteurs particuliers ». Sans le concours des paysans et celui de leurs bêtes, jamais les avions embourbés n’auraient pu décoller du terrain de fortune.
Une preuve comme quoi chacun savait se taire. A la messe de minuit de Noël 1942, Lucie Aubrac se joignit aux dames Bergerot. Elles la présentèrent comme étant une cousine en visite. Personne n’était dupe, mais qui aurait mis en doute la parole des Dames.

Une demeure historique où des combattants héroïques ont écrit l’histoire

On dit que les murs ont une âme et gardent une mémoire des événements passés. Sans aller jusque là, on peut imaginer l’image de ces combattants de la lutte clandestine qui avaient trouvé en ces lieux, asile et protection avec ces trois dames, qui au péril de leur vie prenaient soin d’eux  avec une discrétion et une abnégation admirable. L’ombre de Jean Moulin, des époux Aubrac et tant d’autres qui gardent l’anonymat planent encore dans cette demeure chargée d’histoire. La petite porte au fond du parc ne s’ouvre plus pour laisser passer les ombres mystérieuses qui se faufilaient en pleine nuit sur le chemin de terre qui conduisait directement à la plaine où se situait le terrain Orion.
Cet hébergement clandestin s’étala sur une période de 16 mois. Plus de cinquante personnes séjournèrent au château.

Une reconnaissance tardive de la France

A Jean Moulin qui leur demandait un soir : « Mesdames, comment arriverons nous à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour la France ? », l’une des sœurs répondit : « Nous serons cantinières d’honneur de la Résistance et nous finirons nos jours à l’hôpital, comme la marraine des Poilus 14/18 ». Paroles presque prémonitoires, car si les trois dames reçurent à la fin de la guerre un diplôme de reconnaissance de la Royale Air Force Escaping Society, signé du Général Eisenhower les faisant membres à vie. De L’État, elles reçurent la médaille d’or de la Résistance avec rosette. Seule Cécile, la cadette reçut le 14 juillet 1977 la croix de la Légion d’Honneur à titre posthume. Seul, le couple Aubrac leur a rendu visite après la guerre.
Grâce aux efforts de Monique Bergerot, vice présidente du souvenir Français, une stèle dédiée aux dames Bergerot a été inaugurée le 11 octobre 2015 à Villevieux au pied des murs du Château.

Remerciements

Mes remerciements à Monique Bergerot qui m’a gentiment reçu et a fait partager sa passion pour cette période de l’histoire m’autorisant également à m’inspirer largement du discours qu’elle a prononcé lors de l’inauguration de la stèle à la mémoire des dames Bergerot. Mes remerciements également à Bernard Monnier, propriétaire du Château qui m’a permis d’arpenter ses murs, afin de réaliser quelques clichés et de m’imprégner de l’esprit de ce lieu si particulier.