Les pisciculteurs, derniers Mohicans de la pêche locale ?

Seules deux entreprises subsistent en Bresse jurassienne, sécheresse, cormorans, mais aussi manque d'étangs expliquant cela.

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Les pêches d'étangs pâtissent du dérèglement climatique et du manque d'eau.

« Notre rendement est tombé : au lieu d’être multiplié par dix comme en temps normal, il est limité à trois ou quatre » : pour Loïs Collin, gérant de la pisciculture de la Dorme à Chêne Bernard, les temps ont bien changé en quatre générations. Héritier de l’entreprise familiale, il mesure les changements survenus depuis son grand-père, à commencer par la sécheresse : « l’an dernier, l’arrêté préfectoral sécheresse nous a interdit de vidanger notre cinquantaine d’étangs jusqu’au 15 décembre, alors qu’à cette date 80% des 300 ha sont d’ordinaire pêchés ».
Le manque d’eau nuit aussi à la croissance des grands carnassiers (brochets, sandres) qui constituent les poissons nobles. La friture constitue cependant environ 50% de la production, vendue comme vifs à de grands magasins de pêche tels Mondial Pêche ou Decathlon. Les sociétés de pêche absorbent aussi environ 40% de la production pour empoissonner leurs propres étangs.
Enfin environ 10% de la production (carpes) est écoulée auprès de Christine Roubez, piscicultrice à Pleure, qui les transforme en filets fumés, rillettes, soupes, etc. Mais ces pisciculteurs semblent être les derniers des Mohicans : « De nombreux pisciculteurs ont arrêté leur activité, car les hectares d’étangs sont vendus à des particuliers » pour la pêche de loisir ou comme étangs d’agrément constate Jean-Louis Maître, président de la communauté de communes Bresse Haute Seille.

Vers une AOC « Carpe franc-comtoise » ?

« Nous étions encore 5 ou 6 il y a quelques années, désormais nous ne sommes plus que deux » sur le secteur bressan regrette Loïs Collin. Plusieurs étangs lui ont d’ailleurs échappé dernièrement, car contrairement aux agriculteurs, il ne dispose pas d’un vrai droit de préemption via la SAFER.
Conséquence logique : les importations de carpe par exemple inondent la Franche-Comté, en particulier le Territoire de Belfort. Afin de ne pas voir une activité séculaire disparaître à l’heure où la production locale a le vent en poupe, David Philot, préfet du Jura, a fait une proposition aux pisciculteurs : développer une filière carpe au niveau franc-comtois en se regroupant avec les restaurateurs, avec à la clé qui sait la création d’un label ? Une distinction qui permettrait aux poissons d’ici d’être (re)connus par les consommateurs, mais la création d’une AOC nécessite de l’avis général entre 6 et 8 ans de travail et d’ingénierie. Un énorme challenge qui pourrait être également une planche de salut parmi d’autres…

Stéphane Hovaere

Loïs Collin n’a pas eu la possibilité d’acquérir de nouveaux étangs pour pérenniser son activité.

Une plaie nommée cormoran

Comme nombre de pêcheurs ou pisciculteurs, Loïs Collin redoute cet oiseau à l’appétit gargantuesque : plus de 500 grammes environ de poisson par jour pour un oiseau adulte. « Du fait de sa présence, nos pertes s’estiment entre 50 et 100.000 € par an » regrette-t-il. « Les effaroucheurs ne font que déplacer le problème » précise t-il, quant à leur tir (réglementé par la préfecture), il se heurte au manque de tireurs et aux complexités administratives. Faudra t’il créer une brigade dévolue aux étangs piscicoles ? La question est ouverte.