Les artisans et libéraux, premiers de cordée du grand débat national

« Nous sommes les oubliés, en voie de déclassement » Les artisans et professions libérales du Jura veulent ouvrir la voie vers des jours plus heureux.

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Interdire les chaudières fioul dans 10 ans ? Une ineptie pour ceux qui viennent de la changer. Crédit photo : Soliha

Les artisans et professions libérales du Jura ont organisé leur grand débat, avant même que ne débute celui organisé actuellement par le gouvernement, au plan national. Morceaux choisis.

L’U2P (union des entreprises de proximité) a le sens du timing : le jour où Emmanuel Macron envoyait sa lettre aux français (le 14 janvier) pour exposer la teneur du grand débat national, l’ex-Union professionnelle artisanale (UPA) rendait publique les conclusions d’une vaste consultation menés en décembre auprès de ses 1.000 membres.
« 319 chefs d’entreprise de TPE et PME jurassiennes ont participé à cette consultation, ce qui rapporté à notre nombre d’adhérents (un tiers) équivaut à la participation de 22 millions de français au grand débat  » a introduit Régis Bride, président de l’U2P.
Il faut dire que les doléances émises par les TPE du Jura sont aussi nombreuses qu’originales : pas moins de 34. Et que leurs propositions d’actions s’avèrent aussi variées et novatrices pour améliorer la situation : pas moins de 28.
Le sentiment général peut se résumer ainsi : « Ruraux et petites entreprises : nous sommes les oubliés, en voie de déclassement ».

La transition écologique

Considérant la taxe carbone -qui a mis le feu aux poudres- les professionnels estiment que la méfiance de la population quant à l’utilisation de son produit est légitime. Ils proposent qu’il en soit de la fiscalité écologique comme de l’eau : qu’un budget à part et identifiant les recettes et les dépenses soit voté par le Parlement.
“Ce qui éviterait de combler par exemple le déficit abyssal de l’état par des tours de passe-passe comptables…”
Nombre de professionnels indiquent également que la rénovation énergétique des habitations des personnes âgées (même seules et imposables) s’avère impossible en raison des difficultés de recours au crédit. Allez demander un prêt pour changer une chaudière quand vous avez 80 ans, et vous verrez la réaction de votre banquier !
C’est pourquoi l’U2P propose un dispositif simple de garantie de prêt pour les seniors propriétaires. Le prêt réalisé serait garanti en cas de décès et s’il n’est pas intégralement payé, la soulte pourrait être récupérée par l’Etat ou l’organisme cautionnaire sur l’héritage.

Énergies : peut mieux faire…

L’annonce de la disparition dans dix ans des chaudières fioul à fait bondir les artisans, pour qui cela « relève d’une méconnaissance totale des réalités de terrain ».
Selon eux, « les chaudières fioul HQE ne polluent pas plus que des chaudières gaz », et surtout quid des clients ayant changé leur chaudière fioul depuis moins de 5 ans ? Un nouveau changement à court terme (10 ans) est une punition financière que certains ne peuvent pas assumer, les professionnels proposent plutôt ne plus autoriser l’installation de nouvelles chaudières fioul d’ici 5 ans.
Paul-Henri Bard s’est félicité du maintien du GNR (gazole non routier) pour les engins de chantier… pour la bonne et simple raison qu’aucune alternative n’existe actuellement en électrique ou en hydrogène.
Il a prôné le «  lancement d’un grand plan entre universités et entreprises pour le développement d’engins de TP utilisant des énergies propres et/ou renouvelables ». De même, aucune alternative viable n’existe aujourd’hui pour les fourgonnettes utilitaires.

Les engins de chantier fonctionnant à l’électricité ou à l’hydrogène sont encore de la science-fiction.

Pour des transports cadencés

Dans leur grande majorité, les professionnels se sont élevés contre l’instauration universelle du 80 km/h qualifiée « d’absurde ». Ils demandent le retour des 90 km/h et par ailleurs que toute modification de vitesse soit d’un différentiel d’au moins de 20 % pour éviter des changements trop fréquents de vitesse (exemple de 70 à 80 km/h). Sur les transports publics, il n’existe que trop peu de cadencement, ce qui les rend difficile à utiliser dans le Jura. Il est proposé d’organiser des transports cadencés (toutes les ½ heures par exemple) sur certaines lignes : St-Claude-Lons, Morez-Lons, Dole-Lons, Salins-Lons. L’U2P rappelle aussi avec bon sens que : « la suppression des services publics de proximité génère des déplacements pour les entreprises et particuliers et, qu’à ce titre, les fermetures de services publics, d’hôpitaux sont préjudiciables à la qualité de vie des habitants des zones rurales (ex : hôpital de Saint-Claude) ».

Emploi et formation

Eu égard à leurs difficultés à recruter, les artisans demandent fermement de revenir à la dégressivité des allocations chômage.
« Certains s’installent dans le chômage, car les allocations sont maintenues pendant deux ans à taux fixe ».
Les artisans du bâtiment dénoncent aussi la « gabegie » des formations obligatoires : souvent d’une durée et d’un contenu inadaptés, de plus en plus fréquentes (amiante, habilitation électrique, échafaudage, plomb, incendie…), cela coûte des millions chaque année. Les professionnels plaident pour qu’elles soient toilettées et appliquées aux professionnels qui en ont vraiment besoin.

Fiscalité et protection sociale

Les classes moyennes ne sont pas les seules oubliées : la baisse du taux de l’Impôt sur les Sociétés (IS) n’a eu aucun impact sur les professionnels indépendants (libéraux ou artisans), ainsi que les baisses de charges salariales. La défiscalisation des heures supplémentaires est très appréciée par des secteurs où les 35h appartiennent parfois plus à la théorie que la pratique.  Mais quid des TPE sans salarié ? De même l’U2P demande l’alignement des délais de carence (maladie) sur celui des salariés.

Marchés publics : assez du n’importe quoi !

Concernant le bâtiment, il conviendrait d’intégrer dans la notation des marchés publics pour au moins 40 % la proximité du siège social de l’entreprise soumissionnaire (les 60% restants pour le moins-disant).
Une « véritable révolution » espérée par Paul-Henri Bard, secrétaire général de l’U2P 39, qui constate que jusque là il était impossible de choisir une entreprise proche. Selon l’U2P, les marchés publics sont devenus du “grand n’importe quoi” :
« Les prix pratiqués sur les marchés publics ne permettent plus aux entreprises de vivre correctement ; le système des marchés infructueux est une dérive majeure qui conduit à une dérégulation des marchés par des négociations ultérieures en dehors de toute transparence ».
Les professionnels proposent d’utiliser la méthode d’attribution des marchés en Suisse : suppression de l’offre la plus haute et de la plus basse, puis choix de l’offre la plus proche de la moyenne des offres restantes.
Ces cahiers de doléances, mais aussi et surtout de propositions constructives, ont été adressés aux ministères, au préfet et aux parlementaires du Jura. Après le maintien du taux réduit de TVA à 5,5% (une victoire célébrée comme telle en 2018, tant les enjeux sont importants), l’U2P (qui représente 6.000 entreprises jurassiennes) espère d’autres lendemains qui chantent…si leur parole est entendue.