Les 7 familles des neiges jurassiennes

Devant une neige longtemps espérée et enfin tombée, le peuple jurassien des neiges ne réagit pas toujours dans le même élan. Nous avons donc damé le profil des sept familles enneigées en terre comtoise.

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La famille Blanches-Neiges

La magie des paysages des Hautes-Combes superbement saisie par le photographe Stéphane Godin.
Photo : Stéphane Godin /Jura Tourisme.

Dans les montagnes jurassiennes, on considère à juste titre que l’herbe ne peut pas être plus verte ailleurs. La famille Blanches-Neiges considère tout autant que la neige qui couvre les verts pâturages et les non moins vertes forêts ne peut pas être plus blanche ailleurs. Certes, il y a parfois un brin de mauvaise foi dans cette affirmation. Mais la famille Blanches-Neiges n’en a cure, elle pour qui remettre en cause la majesté des paysages enneigés du Jura relève, justement, du crime de lèse-majesté. La neige emballe le pays jurassien aussi sûrement que Christo emballait le Pont-Neuf à Paris, et c’est emballant.

Bois d’Amont et son célèbre clocher : une image qui laisse la famille Blanches-Neiges tout ébaubie.
Photo : Stéphane Godin /Jura Tourisme.

Cette famille apprécie aussi moyennement la neige dite de « culture ». C’est le mot culture qui la chagrine un peu. Dans la famille Blanches-Neiges, la neige de culture est à la neige naturelle ce que la télé-réalité est au Grand Échiquier ou aux plus antiques émissions comme celles de Denise Glaser. D’ici à ce qu’on vienne tourner dans la région les Ch’tis à Métabief ou Les Marseillais aux Rousses, toute la famille en frémit d’avance…

La famille Bonhomme-de-Neige

Une rare image d’antan de Bonnedame-des-neiges du côté de Saint-Laurent-en-Grandvaux.
Photo : Collection particulière.

La famille Bonhomme-de-Neige se décline aussi, plus rarement dans la version Bonnedame-de-Neige. De la même façon qu’il existe une ouverture de la chasse et de la pêche, la famille Bonhomme-de-Neige aimerait bien que soit instaurée une « ouverture » de la neige. Cette ouverture permettrait de grandes festivités du côté de La Pesse, des Rousses, de Grande-Rivière, de Chaux-des-Crotenay, des deux Foncine, de Prénovel. Las ! La neige n’annonce jamais sa date d’arrivée.

On se contente donc d’attendre ce qu’on appelle « la première neige » — qui occupe quand même la une des journaux — et de s’en réjouir. C’est toujours l’annonce d’une ambiance qui va changer car, dans cette famille, on est un peu romantique. Pour elle, les paysages enneigés possèdent un grand pouvoir de séduction, aussi fort que celui des cartes postales avec des sapins tout enrobés de neige, ou celui des tableaux apaisants de Pierre Bichet, ou encore celui d’exploits sportifs quand Jason Lamy Chappuis s’envole vers la victoire.

Dans cette famille, on connaît un instant magique : lorsque les enfants, voire les petits-enfants, découvrent pour la première fois la neige. Parfois, des parents et des grands-parents caressent l’espoir fou de voir éclore sous leurs yeux ébahis un futur Quentin Fillon-Maillet ou une future Anaïs Bescond. Forcément, les membres de cette famille, dès qu’ils voient fondre la neige, songent aussitôt à la première neige de la saison suivante.

Pour les nostalgiques, il y a des rêves de croiser le dahu, mais pour cette fois ce sera un nain de jardin.
Photo : Françoise Desbiez.

Tous ne craignent alors qu’une chose : que les bouleversements des cycles climatiques deviennent intenables pour les flocons. La neige pourrait alors hisser le drapeau blanc. La famille Bonhomme-de-Neige songera alors à ériger un monument à la gloire du Bonhomme de neige inconnu.

La famille Boules-à-Neige

Les boules à neige peuvent aussi servir de boîte à souvenirs…
Photo : Françoise Desbiez.

La famille Boules-à-Neige, c’est la grande famille des exilés. Jouant à la pétanque à Plougastel ou à Cucugnan, ses membres ont toujours l’impression de lancer une boule de neige à la place d’une boule de pétanque. C’est une famille d’indécrottables nostalgiques qui posent sur leur cheminée ces petites boules à neige que l’on secoue pour provoquer un brutal enneigement sur Dole, Saint-Claude ou Champagnole. Il y a fort à parier qu’il y a, pas loin, une boîte à meuh ou une lithographie de Pierre Bichet ou encore une petite cloche de chez Obertino.

Chez les Boules-à-Neige, quand on écoute ou lit l’état de l’enneigement, on s’accommode des puissantes hauteurs des neiges alpines ou pyrénéennes. Mais, s’il vient à tomber quelques centimètres du côté de Paris et rien du côté de Mouthe ou du Grandvaux, il y a alors comme un sentiment de trahison climatique susceptible de plonger les membres qui sont les moins solides mentalement dans une redoutable mélancolie.

Un sentiment vite balayé par la vision du cauchemar qu’offrent les Parisiens, qui tranche avec le comportement authentique des gens du pays face à de biens pires situations, gens du pays qui sont alors élevés au rang de grognards des neiges.

La famille Étoiles-des-Neiges

Un jour bienheureux de 1992, aux Jeux olympiques d’Albertville, en franchissant en vainqueur la ligne d’arrivée de l’épreuve de combiné nordique, Fabrice Guy, suivi de Sylvain Guillaume, donna au pays le goût de vivre dans un état de lévitation nordique.

Après des périodes de disette sportive plus ou moins creuse, cet état se poursuit avec Vincent Defrasne, Florence Baverel, Jason Lamy Chappuis, tous titrés lors de Jeux olympiques ou de championnats du monde, sans compter les performances des autres équipiers des équipes de France de ski nordique. Le ski nordique français s’impose parmi les grands, sauvant ainsi le bilan des médailles de la délégation française olympique, compte tenu du relatif insuccès des équipes de ski alpin, pourtant parées de toutes les vertus par les médias.

Cette conquête de titres et de notoriété s’accomplit longtemps avec des bouts de ficelles avec la maîtrise d’un horloger qui forge, lime et assemble patiemment ses pièces. La famille Étoiles-des-Neiges a son château et ses dépendances. Le château, c’est le Centre national de ski nordique et de moyenne montagne de Prémanon, dont le stade des Tuffes est l’une des dépendances. On ne saurait oublier le stade de saut à ski de Chaux-Neuve, un autre haut lieu. C’est à Prémanon que tout se prépare sous la direction d’entraîneurs hors pair comme Stéphane Bouthiaux qui mériterait d’y être statufié de son vivant. Accroché aux retransmissions de la chaîne L’Equipe, le pays a pris goût à cet état de lévitation nordique qui donne aux neiges du massif du Jura un caractère un peu plus particulier.

La famille Chasse-Neige

Contre l’image romantique de la neige, celle qui ralentit le rythme de la vie quotidienne sans chercher à s’en excuser, la famille Chasse-Neige rechigne au plaisir qu’elle procure à d’autres. Chez ces gens-là, il n’y a qu’une préoccupation : passer son chemin quelle que soit la hauteur de la neige. Pourtant, dès l’instant où la neige est tombée, rien de ne sert de courir ni de glisser – sauf sur des skis. Rien n’y fait.

À peine quelques centimètres se sont-ils accumulés que le procès des autorités locales commence. En cause ? Le déneigement : pas assez rapide, toujours trop long, jamais au bon endroit. On désigne à la vindicte publique toute une flopée de supposés fainéants et incompétents… Quelques micros-trottoirs enfoncent le clou alors qu’il suffirait de balancer quelques boules de neige pour se détendre. Mais dans cette famille, on vire assez vite de la boule au boulet.

La neige attise les énervements des gens toujours plus pressés, accable les élus locaux et surtout les budgets des communes. Elle sert un peu d’examen de passage dans la région pour les nouveaux venus, encore dépourvus de la fameuse pelle, indispensable pour déblayer l’accès au garage. Ça forge aussi le caractère d’un pays. « Qui n’a jamais ouvert un chemin dans la neige ne sait rien de l’entêtement », raconte l’écrivain Françoise Desbiez.

La famille A-fond-à fond-sur-les-Ski

L’obsession : y aura-t-il de la neige à la Transju ?
Photo : Jura Tourisme.

La famille A-fond-à fond-sur-les-Ski ? C’est la grande famille qui ne pense qu’à sauter sur des skis et à en faire tous les usages possibles, mais, quand même, surtout sur des skis de fond. Le graal ? participer à la Transjurassienne, afficher fièrement son premier dossard des années après. Chez les A-fond-à fond-sur-les-Ski, on ne dit plus « y aura-t-il de la neige à Noël ? » mais « y aura-t-il de la neige à la Transju ? » tant les organisateurs coupent chaque année les flocons de neige en quatre pour parer tout enneigement insuffisant.

A fond, à fond… Le bonheur glisse sur les spatules.
Photo : Jack Carrot /Jura Tourisme

Pour parvenir au graal, les membres de la famille se glissent dans les grandes épreuves populaires comme le Marathon des neiges à Prénovel ou L’Envolée nordique à Chapelle-des-Bois. Ils ne sont pas forcément compétiteurs ; pourtant leur plaisir de la glisse augmente encore au milieu des centaines ou des milliers d’autres participants. Dans la famille A-fond-à fond-sur-les-Ski, on respecte bien sûr les grands champions, suivis à la trace sur le site nordic.org (1).

La famille Or-Blanc

Dans les temps anciens, la neige, quand elle tombait et s’amassait sur la montagne et les plateaux jurassiens, était d’abord synonyme de harassement quotidien pour les habitants qui devaient se frayer leurs chemins, rester en contact avec le voisinage, aller à l’école, porter le lait à la fromagerie. On le voit bien sur des tableaux du peintre Roland Gaudillière. Tout change au début du XXe siècle, quand quelques esprits éclairés estiment qu’il n’y a pas que le travail et la religion dans la vie, mais aussi des loisirs. Avec l’apparition et le développement du ski, ainsi que d’autres moyens de glisse, la neige entame une nouvelle vie.

Certes, des métiers comprennent vite l’intérêt de ce moyen de déplacement, comme les facteurs, les gendarmes, les douaniers –  encore que les contrebandiers se montrent à ce sujet plus réactifs. Côté loisirs d’hiver, c’est une chance à saisir, il faut s’y engouffrer : c’est bien l’avis de personnalités de la Belle Époque et notamment des fondateurs de la revue Le Jura Français. Ces derniers tracent les pistes du bonheur touristique hivernal et pestent contre les Comtois, trop soucieux d’agriculture et d’industrie, qui prennent déjà du retard face aux avisés projets suisses en matière de sports d’hiver.

Ces fameux sports d’hiver suscitent vite des vocations dans le pays. Le ski est à peine installé que l’on se mesure dans des courses et des sauts ; le ski alpin ne venant que plus tard. Chacun bricole ses skis ; le bois et les outils ne manquent pas. Le développement du tourisme vient plus tard, avec les Trente Glorieuses. La durée des congés payés augmentant, elle permet de réserver une semaine pour l’hiver. Le système des zones scolaires allonge la période d’activités et puis les skieurs et les skieuses sont les grandes vedettes des années soixante.

Après les Jeux olympiques de Grenoble, tout le monde veut être Jean-Claude Killy ou Annie Famose, ou le Jurassien Léo Lacroix. Un seul mot d’ordre dans cette époque : tout schuss ! C’est la naissance de l’or blanc, des sortes d’Années folles. Les pionniers du développement touristique s’activent alors du côté de Métabief et des pentes du Mont d’Or ou du côté des Rousses et des voisins de Lelex.

Tout se termine par une fondue au comté… Comme ici au Moulin des Scies-Neuves à Bois d’Amont.
Photo : Jura Tourisme.

Dans toutes ses familles, tout se termine par une fondue au comté, même chez les scrogneugneu Chasse-Neige. Comme dessert ? Des œufs à la neige, bien sûr ! Des petits malins, sur les conseils du cuisinier Marc Faivre du Bon Accueil à Malbuisson, rallongent la crème avec de la liqueur de sapin, pour être encore plus proche du Jura.

Jean-Claude Barbeaux