Le village englouti, village préféré du Jura littéraire

Il y a 50 ans, André Besson publiait Le Village englouti. Le romancier poussait dans la littérature deux évènements considérables des années soixante qui on marqué le Jura pour longtemps.

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« Bien qu’il ne fit pas son âge, Francis Capron allait sur ses soixante-dix ans ». Ainsi commence le Village englouti, roman d’André Besson paru en 1969, voici 50 ans. André Besson imaginait-il alors la place que ce livre allait occuper dans la culture jurassienne, et au-delà ? Cinquante après, le roman garde toute sa couenne.

André Besson lors d’une conférence à Dole. © Ville de Dole
La vallée de l’Ain, rebaptisée La Rixouse dans le roman, en 1967, quelques mois avant la mise en eau. © Fernand Fieux / Asphor

Rappelons l’histoire. Le village englouti s’attache à raconter les derniers temps de la vie du village du Chanoy, posé dans une vallée traversée par une rivière baptisée La Rixouse. EDF décide d’édifier un barrage au bout de la vallée. Chanoy disparaîtra donc sous les eaux. L’auteur plonge le destin du berger Francis Capron dans le chaudron de ce progrès dont il n’a nul besoin pendant que sa petite fille Yvette en admet et comprend le sens, surtout si ce sens emprunte des chemins sentimentaux.

André Besson confronte la population du village à la catastrophe qui leur tombe dessus, chacun se faisant ses raisons, et pas toujours de façon avouable ou le « prix du reniement » sert aussi de ligne de conduite. Le nom plus juste du roman aurait pu être Le village et les hommes engloutis. En effet, dans la seconde partie, une équipe de travailleurs du chantier est emmurée dans la montagne. L’auteur confronte à nouveau les hommes aux malheurs. Ce n’est plus le père Capron pleurant son paradis perdu, mais les chevaliers du progrès engloutis sous la montagne…

Mont Rivel et Vouglans

La fameuse couverture du Village englouti. Elle présente en fait un paysage italien. Il n’y avait d’ailleurs pas d’église dans le village du Bourget, le vrai village englouti. © Mon Village

André Besson s’inspire bien sûr de deux évènements considérables des années soixante dans le Jura dont tout le monde parle encore : la construction du barrage de Vouglans, mis en eau en 1968 et, en 1964, la catastrophe du Mont Rivel, où était exploitée une cimenterie, en 1964. « En 1964, j’étais à Champagnole, on a entendu une énorme explosion et on a vu un immense champignon de poussière s’élever dans le ciel. » André Besson suit de près les épisodes qui conduisent au sauvetage de neuf mineurs et à la disparition affreuse de cinq autres.

Pour Vouglans, l’idée lui vient en 1968. L’écrivain se souvient : « Tout le monde allait voir le chantier. Un dimanche, j’y suis allé avec mon épouse. Le pont de la Pyle était construit, l’eau montait. Nous nous sommes rapproché d’un groupe de touristes. Une femme pleurait, elle montrait le village englouti, elle racontait son arrachement dont personne ne se souciait. L’idée du livre m’est venu là, le titre avec. Je ne savais que cela serait mon best-seller. Comme tous les Jurassiens, j’étais fier de cette projection dans l’avenir que représentait le barrage. Mais on ne tenait pas compte du préjudice moral de la population obligée de quitter son pays. L’administration des domaines jugeait sur l’état, donc pour eux ça ne valait rien. »

Du livre à la télévision

En 1969, André Besson est déjà un romancier reconnu. Le Village englouti, publié aux éditions suisses Mon Village, lui ouvre de nouvelles perspectives. Le public est conquis par cet ouvrage qui lui permet de voir passer directement des évènements si rapidement de la réalité à la littérature.

Le roman se prolonge à la télévision. « Un jour, raconte André Besson, je reçois un coup de téléphone de Claude Santelli qui désire adapter le roman. Je le rencontre puis je n’ai plus de nouvelles. Près de deux ans après, son remplaçant Claude Désiré me contacte à nouveau, pour un feuilleton. Cette fois l’affaire est conclue. » L’affaire traîne encore un peu pour cause de recherches de partenaires européens.

« L’équipe de production est venue sur le site de Vouglans pour des repérages. C’était l’enthousiasme. J’ai déchanté ensuite. Le producteur avait besoin de 100 chambres pour la durée du tournage. Il n’en a trouvé que 80. Le feuilleton a donc été tourné pour une grande partie dans un village près de Thonon et en Autriche pour les images de barrage. Pour moi ça reste une grande déception. »

Le livre est adapté en 30 épisodes diffusés sur la première chaîne pour la première fois à partir d’août 1976. L’été 1976, c’est l’été de la grande sécheresse. « Quelqu’un a annoncé, à la télévision belge je crois, que le niveau des eaux ayant baissé, on pouvait voir le village. Plein de gens sont venus pour voir… qu’il restait bien englouti. De toute façon tout avait été bien sûr détruit. » Le village englouti se prolongera encore avec Le barrage de la peur, mais c’est une autre histoire…

Jean-Claude Barbeaux

– Remerciements à Jean-Pierre Schlachter.

Encadré

Toujours sur le pont

André Besson à Nozeroy lors d’un repérage. De gauche à droite : Serge Grandclément, photographe à l’APUS, André Besson, Dominique Chavin maire de Nozeroy et Chantal Mairet metteuse en scène. © Gaston Bulle / APUS

À 90 ans passé, il est né en 1927, André Besson est toujours sur le pont. Dédicaces, articles, salons où il conserve toujours son élégance et sa gentillesse, il poursuit sa carrière. Depuis des mois, il se passionne pour un projet une création de L’Amicale photo des usines Solvay (APUS), avec laquelle il n’en est pas à son coup d’essai. Il s’agit d’une création en multivision panoramique. Titre : Insolite et merveilleux Jura. Objet : faire « découvrir de manière totalement inédite nos sites pittoresques, nos monuments prestigieux, nos villes, nos villages… ».

André Besson a écrit les textes et le scénario, Chantal Mairet s’occupe de la mise en scène et Gaston Bulle orchestre cette imposante production qui rassemble des dizaines de techniciens et quelque 400 figurants. La production sera présentée à partir du 12 juillet au manège Brack à Dole, chaque vendredi soir (entrée gratuite).

L’auteur du Village englouti poursuit donc sa destinée. On notera que pas une institution culturelle, ou autre, n’a songé à ce jour à lui rendre un hommage bien mérité.