Le Médecin des pauvres, Jurassien de l’année 2019

Deux rééditions, une adaptation cinématographique : le roman de Xavier de Montépin connaît cette année une heureuse renaissance. Mais qui connaît ce Xavier de Montépin ?

18
Xavier de Montépin par Ernest Ladrey. Il publie Le Médecin des pauvres en 1861. Pour l’occasion, il plagie un roman du jurassien Louis Jousserandot. (© Gallica)

Les Médecins des pauvres s’ouvre ainsi : « Nous prions nos lecteurs de vouloir bien remonter avec nous de près de deux siècles et demi dans le passé, ce qui nous reportera vers le commencement du XVIIIe siècle – et nous leur demanderons de nous accompagner dans cette vieille province de Franche-Comté, qui, depuis Charles-Quint, appartenait à l’Espagne ». Ensuite, c’est parti pour des centaines de pages de fureurs et de drames. Au fil des pages défilent des personnages : le capitaine Lacuzon, Antide de Montaigu, Pierre Prost, le curé Marquis, le colonel Varroz, Églantine, Blanche de Mirebel et d’autres encore.

Le roman de Xavier de Montépin occupe une place particulière dans le pays. Le fameux roman est un peu à la Franche-Comté ce qu’est toujours Les Misérables de Victor Hugo à la littérature universelle. Indispensable dans une bibliothèque comtoise.

Nouvelle vigueur

Après des années de relatif oubli, voilà que le roman connaît une nouvelle vigueur. Ce Médecin des pauvres, c’est un peu l’homme de l’année 2019 dans le Jura. Il est revenu dans l’actualité par trois fois. D’abord à l’occasion de deux rééditions. Celle des éditions Aréopage de Lons-le-Saunier et celle des éditions Alain Marque Maillard à Dole. S’ajoute la version cinéma réalisée par l’association des Balladins du château de Présilly et Cinemesis, elle sera disponible en DVD en octobre.

Président de l’association des Balladins du château de Présilly , Denis Bernard « incarne » bien cette relation particulière du peuple jurassien à ce livre : « Je suis de ces générations où l’on est né avec le Médecin des pauvres. C’était le roman traditionnel des familles jurassiennes, on le lisait en famille. Quand j’étais en colonie de vacances à La Frasnée, je me souviens que nous allions le soir dans une grotte voisine, on nous faisait la lecture à la lumière de bougies. Nous avons fait des sons et lumières en prenant le roman comme thème et quand nous nous sommes rapprochés de Cinemesis, nous avions déjà le projet de l’adapter ».

Livre de chevet, entretenant le mythe de Lacuzon, le roman occupait effectivement une grande place. On se souvient par exemple de l’adaptation, pour le théâtre, réalisée par le Théâtre populaire jurassien vers la fin des années soixante-dix.

Des cohortes d’écrivains

L’auteur du roman est moins connu. Xavier Aymon de Montépin naît en 1823 à Apremont près de Gray. Installé à Paris, il est aussi attaché à Frotey-les-Vesoul où la famille possède un château. Xavier de Montépin se fond dans ce XIXe siècle à l’épaisse couenne littéraire s’il en fut. Nous en avons gardé les géants, sorte d’ogres du livre : de Victor Hugo à Alexandre Dumas. Le Lagarde et Michard nous a raconté ça. Ils n’étaient pas les seuls.


Avec le développement de l’apprentissage de la lecture, de l’imprimerie et de la presse – des quotidiens tirent à plus d’un million d’exemplaires – la demande littéraire est énorme. Des cohortes d’écrivains fournissent éditeurs et journaux en romans populaires, en feuilletons écrits au jour le jour (1). De tous ces écrivains oubliés, quelques noms passent à la postérité souvent grâce à un ou deux livres qui traversent les époques du XXe siècle par l’entremise du cinéma et de la télévision. Quelques exemples : Paul Féval (Le Bossu, Les Mystères de Paris), Ponson du Térail (Rocambole)…

Forçat de la plume

Xavier de Montépin est de ceux-là. Il publie son premier roman en 1847, Les Chevaliers du Lansquenet, et le dernier en 1902, Le Marquis d’Espinchal – il décède en 1902. Il écrit sans relâche, avec une frénésie qui défie l’entendement. On estime sa production à pas moins de 200 ouvrages comprenant romans, pièces de théâtre et œuvres diverses. Dans cette effervescence, on n’est guère regardant sur l’origine des idées, il y a du plagiat dans l’air. C’est d’ailleurs le cas pour Le Médecin des pauvres, « adapté » du Diamant de la Vouivre, paru en 1844, roman du jurassien Louis Jousserandot, ce qui entraîne un procès pour plagiat, sans donner tort à l’un ni raison à l’autre. On estime que Montépin, situé à droite et fort de nombreux appuis, bénéficie d’un avantage d’autant que le républicain Louis Jousserandot est exilé en Suisse depuis la prise du pouvoir par le futur Napoléon III (2).

On se demande comment Xavier de Montépin tient cette cadence. On se doute qu’il a recours, comme l’usage est répandu, à des petites mains pour abattre une tâche où il semble parfois se perdre. Le satiriste Touchatout écrivait en 1875 : « Plusieurs fois même, M. de Montépin, qui écrivait ce feuilleton au jour le jour, fut obligé d’en suspendre la publication parce qu’il s’était perdu dans ses dix-neuf intrigues ». Le ci-devant Touchatout ne prisait guère l’écrivain le qualifiant de « pacotilleur de lettres » et de « romancier-bousilleur » (3).

Détresses abominables

Dans cette abondante œuvre, un roman permet à Xavier de Montépin de rester un peu dans la postérité littéraire hexagonale. Il ne s’agit pas du Médecin des pauvres, paru en 1861, mais de La Porteuse de pain, roman capable de pousser aux larmes les plus endurcis des cœurs de pierre. Publié à partir de 1884, c’est un roman fleuve. Xavier de Montépin y jette dans les désastres de la destinée la pauvre Jeanne Fortier, accusée d’avoir tué son patron. Ces romanciers ne pratiquent guère le conte de fée, sauf dans la dernière page, et plongent en général de petites gens dans les affres de l’injustice, ponctuées d’épreuves terribles et de détresses abominables.

En attendant, cette résurrection du Médecin des pauvres donne une excellente idée de cadeau pour les fêtes de fin d’année : le DVD du film et un exemplaire du livre.
Voilà une bonne médecine.

Jean-Claude Barbeaux

(1) Dans ces cohortes, l’oubliée jurassienne Marie-Louise Gagneur.

(2) Roman réédité par les éditions Aréopage mais épuisé.

(3) Cité par Roger Musnik dans une note consacrée à Xavier de Montépin publiée sur le site de Gallica.