La salle des attentes

À Poligny, la Maison du Comté déménagera en 2020. Dans la salle installée sous le toit, d’innombrables décisions ont engagé non seulement l’histoire du fromage mais aussi l’animation de son territoire, le nôtre.

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Une page de l’histoire de l’appellation d’origine protégée (AOP) Comté se tournera l’année prochaine. L’actuelle Maison du Comté, avenue de la Résistance à Poligny, fermera ses portes, probablement au printemps 2020. La nouvelle Maison du Comté s’ouvrira à la place de l’ancien stade de football, là où il y a quelques décennies le jeune Jean-Luc Ruty ne se doutait pas qu’il s’assumerait pleinement comme arrière central du FC Sochaux…

La salle de réunion de la Maison du Comté où les débats ont aussi abouti à faire d’un fromage un modèle d’organisation économique et rural. (© Jack Varlet).
Quelques marches à monter, d’autres à descendre et on y est. (© Jack Varlet).

Dans cette maison sont installés au rez-de-chaussée un espace découverte du fromage, au premier étage les services du Comité interprofessionnel de gestion du Comté (CIGC) et au-dessus une salle de réunion (1). Les visiteurs de l’espace découverte ne se doutent probablement pas que les réalisations qui sont sous leurs yeux sont les conséquences des décisions prises au fil des décennies dans cette salle de réunion.

Cette salle restera probablement comme l’un des lieux de pouvoir de décisions parmi les plus importants de la région. Quand on regarde l’organisation économique de la province, si Peugeot imprime sa cadence en matière industrielle, le comté – via le CIGC – en imprime une autre tout aussi importante en matière agricole et rurale. Il ne s’agit pas simplement de simple production de biens de consommation, mais aussi d’occupation de dizaine de milliers d’hectares, bref d’aménagement du territoire. Notons que, géographiquement, l’installation du CIGC à Poligny a certainement favorisé son indépendance, plus que s’il avait vécu au milieu d’autres institutions agricoles, à Besançon, par exemple.

Parcours initiatique

L’actuelle Maison du Comté à Poligny, avenue de la Résistance. La salle de réunion se trouve sous le toit. (© CIGC / Thierry Petit)

C’est dire si cette salle a joué un rôle important en accueillant chaque mois une réunion de bureau du CIGC, qui est en quelque sorte le gouvernement de l’AOP. Ce n’est pas une salle comme les autres, comme on en trouve tant dans nombre d’entreprises et institutions. Le hasard de l’aménagement des locaux a transformé son accès en parcours quasi initiatique. Il y a d’abord un étroit escalier à vis, puis un bref couloir, quelques marches à monter puis quelques autres dans le sens descendant. Une fois à l’intérieur, il y avait alors, selon bien des témoignages, l’idée que l’on en ressortirait pas tant que tout ne serait pas réglé.

 

Le hall d’accueil de la future Maison du Comté. (© CIGC/Agence Amiot Lombard).

C’est là que quantité de décisions ont été prises, non sans d’âpres débat entre les différents membres du bureau du CIGC issu du monde des affineurs, des fromageries et d’institutions agricoles. Contrairement à nombre d’appellations qui réduisaient un peu leur action à la gestion d’une rente de situation, sans projet ce qui a fini par les jeter dans les bras musclés des industriels de l’agro-alimentaire, s’est tracée au CIGC l’idée qu’il ne s’agissait pas simplement de « gérer » un fromage mais aussi de s’en servir comme d’un moyen d’animation du territoire. C’est comme un monument historique.

Parmi les dizaines de décisions, qui ne seraient peut-être plus possibles aujourd’hui, citons la réduction de la zone de production, l’augmentation de la durée minimale d’affinage, la restriction des capacités d’approvisionnement en lait des fromageries pour être, avant l’heure, dans le circuit court. Ajoutons, parmi d’autres, la création du Comité technique du comté, actuel Centre technique des fromages comtois.

Il y avait un « traitre » dans la salle

Quand il met en avant le temps dans sa communication, le CIGC ne prend pas le mot à la légère. Il s’agit de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Il entend maîtriser son destin sans se plier l’air du temps. Il est dans le temps long, d’autres sont dans le temps court. Or, cette vision des choses n’allait pas forcément de soit du côté du syndicalisme agricole, dans la ligne productiviste de l’époque. Le CIGC n’entretenait, dit-on, guère de bons rapports avec le syndicat majoritaire, comme on dit, à savoir la FNSEA.

Président de la FDSEA du Doubs, syndicaliste qui a tout connu de l’évolution agricole, passé par la JOC, les Jeunes agriculteurs, Michel Jeannerod-Pinard est une figure de cette époque ; il est un membre du bureau du CIGC. Il n’est pas en phase avec la ligne d’icelui CIGC, d’autant que dans son département la production d’emmental reste majoritaire. Or, quand se profile en 1991 un renouvellement de la présidence du CIGC, occupée par Yves Goguely, Michel Jeannerod-Pinard se présente. Le jour venu, les membres du bureau sont donc rassemblés dans la salle de réunion et Michel Jeannerod-Pinard semble sûr de son fait.

Michel Jeannerod-Pinard l’évoque dans son livre de souvenirs (1). « Personnellement, écrit-il, je ne pensais pas revenir au CIGC. Mais face au promotions, au rabais faits par les grandes surfaces, c’est le président de la chambre d’agriculture du Jura qui m’a demandé d’y revenir pour en prendre la présidence. J’avoue que ça m’avait surpris. Mais je ne le cache pas, c’est une responsabilité que j’aurais assumée avec enthousiasme. Seulement voilà, le jour de l’élection, le représentant de la chambre d’agriculture du Doubs ne m’a pas soutenu (…). » Il lui manque donc une voix. Finalement, Yves Goguely est maintenu à son poste.

Un choix décisif

Cet épisode électoral reste dans l’histoire du CIGC. Pour sa grande histoire, car les témoins de l’époque jugent que l’élection de Michel Jeannerod-Pinard aurait entraîné une autre politique de développement du comté. Pour la petite histoire aussi, car le fameux le « représentant de la chambre d’agriculture du Doubs » qui n’a pas voté pour Michel Jeannerod-Pinard faisant basculer le résultat est considéré comme un « traître » et ça entretient la légende. On s’amuse longtemps après pour connaître son identité, le vote ayant été effectué à bulletins secrets. Il apparaîtrait, en fait, malgré la déclaration du perdant, que le « traître » serait plutôt un jurassien.

À la suite de ce vote, la filière comté décide plus que jamais d’assumer sa destinée. Un état d’esprit qui évolue chez les paysans qui s’impliquent d’abord comme des producteurs de fromages et non plus comme de simples livreurs de lait, et partant de là assumant leur part. Pour revenir au fameux « traître », inutile de dire qu’il est naturellement considéré comme un bienfaiteur. On ne sait s’il sera statufié dans l’espace de la future Maison du Comté.

Jean-Claude Barbeaux

(1) La maison accueille aussi les sièges des AOP Morbier, Bleu de Gex / Haut-Jura et Mont d’Or.

(2) « Le reste viendra par surcroît : le combat d’une génération de militants paysans » par Michel Jeannerod-Pinard (1999). Un témoignage important sur une vie de paysan et l’évolution agricole dans la seconde moitié du XXe siècle.