La promesse de l’aube

Bienvenue dans le "monde d'après" !

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Comment envisagent-ils ce “nouveau monde” qui s’offre à nous ? Éléments de réflexion, livrés par quelques avis éclairés…

Michel Brignot, pneumologue et médecin du Sport, victime du Covid-19 :
“Je ne pensais pas vivre un jour un pareil tsunami sanitaire dans ma vie de médecin. Certes, en tant que praticien, on sait que l’on va vivre des situations pénibles et dramatiques. On essaie d’y être le mieux préparé possible. C’est la raison d’être des médecins et des soignants en général : les maladies graves et incurables, les cancers, les morts et les deuils de ceux qui restent…
Mais avec cette épidémie, sa brutalité, sa densité, j’ai éprouvé pour la première fois le sentiment d’être plongé au cœur du fléau, de sentir la présence permanente de l’ennemi invisible. Sans doute aussi le fait de la médiatisation quotidienne et presque assommante de l’événement.
L’activité médicale, bien que ralentie du fait du confinement, s’est révélée chronophage ces dernières semaines, calée sur un rythme inhabituel : obsession du Covid sans certitude chez tous les malades respiratoires, prise en charge insuffisante des autres malades s’aggravant à l’ombre du Covid, réorganisation des modalités d’accueil des patients.
Ce virus m’a laissé épuisé pendant quelques jours. Je ne suis plus tout à fait le même. J’appréhende les mois à venir car il va nous falloir affronter ce que j’espère être les restes du Covid et bien sûr la prise en charge des autres maladies. La carence médicale, qui ne date pas d’aujourd’hui, risque d’être encore plus palpable.
Je souhaite vivement que chacun soit prudent et respecte les consignes sanitaires pour éviter une seconde vague de l’épidémie qui serait exténuante pour l’ensemble de la communauté soignante et catastrophique pour le pays. Et je crois que j’ai rarement autant rêvé de pouvoir être correctement protégé en travaillant.
Comme si le Père Noël m’avait promis des masques qu’il ne m’a jamais apportés…”

Michel Brignot.

Patrick Franchini, président de l’UMIH 39 (Union des Métiers et des Industries de l’Hotellerie) :
“Ce 11 mai, premier jour de déconfinement a été synonyme de reprise du travail de façon
progressive, d’ouverture des commerces, des écoles pour certains, de redémarrage des transports.
Bref la vie va repartir petit à petit, hélas sans nous.
Après un arrêt brutal de nos activités en moins de quatre heures, deux mois de  confinement stressants, intercalés par des échanges avec nos banquiers, les services de l’état pour les inscriptions de nos salariés au chômage partiel, les décalages des échéances, les demandes d’aides diverses et variées, les reports de charges… l’UMIH 39 a été et restera aux côtés des siens, dans cette mission d’accompagnement au quotidien.
Le manque de visibilité quant à nos ouvertures est un vrai blocage, même si nous espérons la première quinzaine de juin, à ce jour rien n’est acté !
Et pourtant, il faut commencer à préparer l’avenir et tout mettre en  œuvre pour accueillir nos clients et nos salariés dans les meilleures conditions sanitaires : les protocoles et les fiches métiers devraient être validées dans les jours à venir.
Même si les conditions de reprise d’activités ne seront pas optimales, avec des capacités réduites suite aux distanciations, il faudra bien rouvrir nos établissements et entamer la « pseudo saison ». Au sujet de la vente à emporter ? C’est un pansement sur une jambe de bois. Cela permet d’amoindrir la perte d’activité mais ne résout rien sur le fond…
L’UMIH est en permanence en négociation avec les Ministères, pour établir un vrai plan de relance et d’accompagnement pour tout notre secteur.
Même si le gouvernement met tout en œuvre pour soutenir tout un pan économique lié au tourisme, même si l’opinion publique est derrière nous, nous devons répondre favorablement aux futures demandes et, surtout, prouver notre rigueur, notre sérieux en garantissant la sécurité sanitaire à tous les niveaux dans nos établissements.
Ce ne sera pas simple, mais c’est un vrai défi pour nous.
Défi que nous relèverons sans aucun doute…”

Patrick Franchini, président de l'UMIH 39.
Patrick Franchini.

Guillaume Martin, président des Jeunes Agriculteurs du Jura :
“Avec cette crise du Covid-19, on se rend compte que la mondialisation a ses limites.
Qu’il faut revenir à plus de consommation locale, afin de nous éviter certains problèmes.
Ce qui vient de se passer ne va pas modifier notre façon de travailler, déjà très vertueuse en matière de respect de l’environnement. Je pense même que cette crise va remettre un peu tout le monde à sa place, nous rappeler que nous ne sommes que de passage…
Pour le monde agricole, cela va nous demander désormais d’envisager une forme d’anticipation à plus long terme : il nous faut rester prudent, mais ne jamais cesser d’investir pour rester compétitif…
Il y a eu beaucoup de pertes durant les deux mois qui viennent de passer. Là encore, cela pointe du doigt l’individualisme du consommateur.
Quand on voit tous ces gens qui se sont rués dans les magasins pour acheter du papier toilette, les files d’attentes interminables devant certaines enseignes de restauration rapide, puis, paradoxalement, on mets des banderoles aux fenêtres pour les soignants, pour les attentats, pour les policiers, mais au final rien ne change vraiment.
Chacun ne pense qu’à soi et se décharge de sa propre responsabilité face aux drames que nous vivons (près d’un agriculteur se suicide tous les jours), en continuant d’acheter des oranges étrangères emballées sous plastique…
Nous avons pourtant réalisé de gros efforts sur la limitation des traitements chimiques de nos cultures !
D’ailleurs on se rend compte que les climatologues sont unanimes à reconnaître qu’à la suite de ce confinement, ils observent une recrudescence de la pollinisation des plantes, de l’activité des abeilles, des rivières plus propres… Pourtant, nous n’avons pas arrêté de travailler ! Cela signifie bien que l’agriculture n’est pas l’acteur principal du réchauffement climatique et des différentes problématiques environnementales que nous rencontrons.
Cela dit, j’ai bon espoir que chacun retrouve un peu de bon sens dans ses choix de consommation quotidiens afin de soutenir notre domaine agricole qui en a bien besoin.
L’agriculture Française a montré qu’elle pouvait être autonome et assouvir à elle seule les besoins du pays.
En adoptant un mode d’achat plus vertueux, le consommateur gagnera en qualité de produit et en traçabilité, et nous on sera capables, avec moins d’intermédiaires, de fournir des produits de qualité à moindre prix…”

Guillaume Martin.

 

Clément Pernot, président du Conseil départemental du Jura :

“Avant de parler du monde d’après, il faut garder conscience qu’on est dans le monde présent… Respecter les consignes, et garder certains réflexes de précaution car malgré le déconfinement, le virus est toujours bien présent.
Je ne sais pas quelles seront exactement les conséquences de cette pandémie sur notre territoire, mais je peux dire que l’on intègre déjà dans nos budgets sociaux la détérioration du tissu social que l’on constate. Par exemple : ne pas anticiper la hausse des bénéficiaires du RSA ou de l’Aide Sociale à l’Enfance serait une erreur…
D’ailleurs, je trouve aberrant que l’on ne permette pas aux Conseils départementaux de pouvoir intervenir pour accompagner par des aides directes, le secteur du tourisme, de l’industrie, de la restauration, à cause de la loi NOTRe…
C’est pourquoi avec la Préfecture nous allons présenter dans la dernière quinzaine de juin, un plan de soutien au BTP afin de soutenir l’offre des marchés locaux.
Plus globalement, cette crise nous invite à nous interroger sur l’organisation de notre système de santé en France. Elle a été révélatrice de nos faiblesses, de cette détérioration subie depuis 30 ans et d’une proximité oubliée.
Les médecins se sont retrouvés dans l’obligation d’exercer sans protection, avec les conséquences dramatiques que l’on sait… La réduction des places disponibles en réanimation a montré les limites d’une politique ne souhaitant que des grands centres dans des grandes villes. C’est une catastrophe !
Il faut revoir toute la base de notre système, les agences régionales, ne sont pas organisées pour s’impliquer dans l’opérationnel. Ce ne sont que des unités hiérarchiques, noyées dans des logiques technocratiques qui nous interpellent !
Avec Jean-Marie Sermier, nous avons soulevé le problème des Ehpad mi-mars, en proposant des solutions : retirer les malades ou les personnes saines, faire des tests… mais il n’y en avait pas !
Une réforme est aussi à envisager, dans ses modalités opérationnelles. Car ce n’est pas normal que l’on ne sache pas organiser une autonomie de production de masques, de tests, d’écouvillons, de respirateurs… Nous devrions avoir une capacité à réagir en temps de crise, avec des stocks-tampons et des savoir-faire que l’on peut rapidement adapter localement. Conserver une autonomie des marchés stratégiques est vital.
Bref, cette pandémie, nous amène à constater que les meilleures solutions sont à trouver dans la proximité.
C’est un élément important à considérer, notre pays est organisé historiquement pour fonctionner avec des logiques de proximité : départementales, intercommunales, communales. Pas autour de grandes métropoles et des grandes concentrations humaines qui concentrent surtout l’essentiel de nos problématiques sociales et sociétales…
Ne pas prendre conscience de cela, s’entêter à une politique de métropolisation extrême, serait nous condamner à revivre la même chose bientôt.
Soyons optimiste, la ruralité a de l’avenir…”

Clément Pernot.

Gérard Bouvier, médecin-chroniqueur :

“À ce jour, on s’en est sorti ! Dire que ce fut une péripétie serait réducteur. Aujourd’hui il nous faut rebâtir ce que beaucoup appellent un peu vite (pour conjurer le sort ?) « le monde de demain ».
Comment le construire ce monde, quand nous serons réveillés de notre cauchemar ?
Il devra guérir de trois infirmités qui nous ont fait grand tort.
La recherche éperdue de l’homme providence n’apporte rien. C’est souvent un vieux savant reconnu mais qui, lors d’une dérive mégalomaniaque, a soudain été confondu avec Dieu par une foule immense de pétitionnaires enamourés. L’histoire s’est répétée si souvent… Ne pas renouveler !
Notre vénération pour les outils et concepts de haute technicité va devoir aussi retrouver la raison. Le papier hygiénique, le gel hydroalcoolique, les masques ont été dévalisés. Tous étaient prestigieux et de géniale inventivité mais faisaient moins bien que le savon de Marseille et la distanciation beaucoup plus efficaces. Mais ne donnant pas lieu à pénurie. Un gros défaut pour les médias en boucle.
Car il faudra aussi à l’avenir mieux gérer la polémique qui alimente notre stress et nous maintient dans la colère permanente.
Rassurez-vous j’ai bien compris que j’étais hors sujet. Je ne parle pas ici du monde de demain mais du Monde d’Après. Car j’ai bien entendu : « Aujourd’hui l’heure n’est pas à la polémique, mais il faudra quand même bien un jour nous expliquer pourquoi… »
Il va donc falloir endurer les chicayas du monde de demain avant d’entrevoir le Monde d’Après.
Ensuite il nous faudra bien du courage.
Car nous aurons à surmonter le péril démographique, le réchauffement climatique, la surconsommation et la malbouffe. La gestion des déchets et les déserts médicaux…
C’est à se demander si nous aurons assez de PQ ? Je vous conseille à tous, parce que vous êtes pour moi, chers lecteurs, des soutiens précieux de faire des réserves…”

Gérard Bouvier.

 

Sylvain Loye, psychanalyste, fondateur du projet LPG Health :

“Cette séquence de crise sanitaire, que nous venons de vivre collectivement fut une vraie leçon de vie, qui aura sa place dans les livres d’Histoire, du fait de son caractère inédit et planétaire.
Comme chaque leçon, celle-ci peut-être très utile quand on sait en tirer profit, pour les jours d’après.
Sigmund Freud affirmait que la plus grande capacité de l’être humain est la capacité de s’adapter à ce que l’on doit vivre ou subir. C’est précisément cette capacité, qu’il a été nécessaire d’utiliser, afin de faire face à cette vague de coronavirus qui emporta tout sur son passage en stoppant net le fonctionnement des structures systémiques de nos sociétés modernes.
Les villes sont devenues lunaires et les Hommes ont pu percevoir leurs fragilités et leurs impuissances, face à cette séquence inédite où le seul horizon se réservait à ” Rester chez vous”.
Et puis, le premier jour d’après apparut en ce 11 mai.
Allait-il être le prélude d’un retour de la bonne conseillère que se révèle être la raison gardée ?
Certains troubles anxieux ont pris place dans les têtes des Français, à l’idée de reprendre le cours d’une vie dite “normale”.
Les barrières défensives se sont érigées dans l’activité psychique, en conséquence d’une notion de danger détectée par les cerveaux, ce coronavirus.
Pour le monde d’après, il est important que, rapidement, l’autre ne soit plus perçu comme un potentiel danger pour sa propre intégrité, comme nous le rappelle actuellement les mesures de distanciation physique et sociale.
En effet, l’activité psychique du cerveau et ses réponses réactionnelles qu’elles soient  psychologiques et physiologiques (sna, réactions neurovégétatives et organisation anatomo-physiologique) sont à l’origine des équilibres fonctionnels de bonne santé générale. Et cette activité a besoin d’interactions positives avec le monde extérieur afin que son fonctionnement confirme les équilibres fonctionnels psychologiques et physiologiques.
Un cerveau qui est soumis, sur un temps long, à des informations sensorielles anxiogènes, peut en réaction dysfonctionner et voir l’apparition de pathologies diverses…
Au vu des derniers éléments de l’évolution actuelle de la pandémie, il est possible de songer, que ce jour d’après, puisse coïncider avec un relâchement de la pression sur les cerveaux et un retour progressif à une relation aux autres normalisée.
Ainsi l’occasion sera neuve pour les valeurs suprêmes de la vie humaine de se relever et  révéler une nouvelle dynamique vers les fondements d’un monde meilleur.
C’est mon vœux le plus sincère pour ce “monde d’après”.

 

Sylvain Loye.

Jérôme Cordellier, associé, responsable développement et stratégie de Alliance Sens & Economie, maire de Conliège :

Le Covid 19 vient accélérer de manière violente et profonde des transitions amorcées depuis quelques années : écologiques, économiques, technologiques, générationnelles, institutionnelles et démocratiques. Le rapport à l’environnement est crucial et incontournable. Le numérique bouleverse les modèles. Au-delà de son enjeu économique, son déploiement conduit à reconsidérer les rapports à la consommation d’espaces : immobilier, ville/campagne. Il introduit aussi une évolution des liens sociaux, notamment entre employeurs et salariés, notamment par le télétravail.
L’opportunité de voir revenir des productions délocalisées renforce la nécessité de reconsidérer les valeurs de l’économie où l’impact sur l’environnement et l’impact sociétal deviennent un préalable à toute initiative.
Les modèles de développement locaux inclusifs (traitement équitable de tous les individus intervenant dans une offre et du partage de la valeur) offrent une réponse pertinente, à l’instar d‘initiatives telles que Cluster Jura. Leur consolidation passe par une dynamique de réseau national de « codéveloppement », a minima, d’échange expérimental, sociétal et commercial, de lobbying et de mutualisation de moyens en synergie avec les grandes entreprises. Des territoires comme Arbois, Poligny, Salins – Cœur du Jura, s’y préparent également.
Enfin, plus que jamais, il apparaît primordial de reconsidérer un système fiscal qui handicape le recours à l’emploi et le réorienter vers la taxation des produits financiers. Cette perspective ne peut néanmoins se concevoir qu’à une échelle européenne a minima. Elle doit s’accompagner d’un programme d’aide pour l’alignement de la compétition économique sur la performance écologique et technologique, neutralisant le dumping par de faibles rémunérations et une production polluante, pratiqué dans certains pays.

Jérôme Cordellier.

Stéphane Haslé, professeur de philosophie :

« Le plus difficile est de savoir réunir dans son âme le sens de toutes choses. »
Cette phrase de Tolstoï, tirée de Guerre et paix, vaut pour chaque jour de nos vies, mais elle a pris une acuité singulière en cette période troublée. Bien malin qui saurait réunir le sens de toutes choses quand toutes les choses sont bouleversées et que toute normalité est suspendue et ébranlée.

Pourtant, nous avons vu, assez rapidement, apparaître une lueur, une clarté imprécise et timide au début, puis une lumière de plus en plus aveuglante. Une direction a été proposée, une espérance s’est imposée avec enthousiasme, avant de se rétrécir quelque peu. Je veux parler du fameux « monde d’après », le monde censé venir se substituer au monde d’avant, condamné sans appel, mais auquel néanmoins, nous nous étions accoutumés et qui fournissait, bon an mal an, son semblant de sens. Le « monde d’après » aurait été l’issue heureuse de la crise, il aurait été, surtout, une raison d’espérer pendant ce temps entre parenthèses, voire d’entrevoir déjà au-delà. Ce n’est pas nouveau, chaque grande crise (pensons, dans l’histoire récente, au 11 septembre 2001, à la crise financière de 2008, aux gilets jaunes) voit la proclamation que « rien ne sera plus comme avant », que « nous devons passer à autre chose », que « demain ne ressemblera en rien à hier ». C’est, parfois, en partie vrai, mais généralement ce ne sont qu’espoirs déçus, vite oubliés.

Or, il me semble que, si nous aurons bien un monde après la pandémie, ce ne sera pas le monde d’après. Pourquoi ?

D’abord, nous sentons que l’enthousiasme du début s’est estompé, après avoir voulu croire à la possibilité d’un après salvateur, (pour cela, une certaine énergie intellectuelle est requise pour se projeter dans l’avenir, imaginer des mutations, envisager d’autres formes d’existence), nous sommes retombés, par lassitude et réalisme, dans les affaires du seul présent. Le quotidien, même limité, même sinistré, exigea de s’y confronter, nous dûmes travailler à une sorte de maintenance minimale, mais nécessaire. De plus, les routines, alimentées par les médias, reprirent le dessus sur l’espérance, chaque point info récapitulant les morts, le nombre des cas, les chiffres froids et abstraits remplacèrent les rêves doux et colorés. Maintenant, le déconfinement devient l’objet de nos préoccupations, nous sommes impatients de retrouver nos habitudes (sécurisées certes), de revivre le cours normal de nos journées, de reprendre les soirées entre amis, de préparer les vacances, comme avant.

Cependant, il me semble qu’il y a des raisons plus profondes qu’une simple panne psychologique à l’explosion en vol des utopies apparues au cours de cette crise. Je m’en tiendrai ici à une approche philosophique.

L’origine de la crise est un événement, en grande partie, surgi hors du champ de l’humain. Le virus est un microbe, un élément naturel, produit par des mécanismes naturels, quelles que soient par ailleurs les causes humaines qui ont pu accélérer, accroître ou freiner sa propagation. L’humanité a subi un enchaînement de phénomènes dont elle n’a pas été, par ses activités ou ses décisions, le maître d’œuvre. Or, depuis la Renaissance et la rupture que marque l’humanisme, les hommes se sont représentés le cours des choses comme étant le résultat de leurs actes et l’effet de leurs volontés libres. L’homme contemporain se pense comme l’auteur de son histoire, qu’elle lui soit favorable ou néfaste, peu importe, il considère qu’il est responsable de son destin, individuel et collectif. Les crises précédentes ont été jugées à partir de cette grille de lecture, comme des conséquences d’actes et de décisions humaines et, en conséquence, nous pouvions croire que ce qui avait été fait, pouvait être défait ou refait autrement, bref que notre capacité d’intervention restait possible. Ici, non. Nous avons eu, plus ou moins clairement, le sentiment que tout s’était déroulé hors de nous, loin de nous, la nature a agi comme si nous n’existions pas, comme si nous n’étions rien. Le virus a mis à mal notre idéal de maîtrise et de domination. Maîtrise et domination non sur la nature, d’ailleurs, mais sur nous-mêmes, sur le déroulé de nos existences, sur les choix que nous pouvions faire pour façonner notre devenir ici-bas. Nous avons été passifs, soumis à une extériorité indifférente, comme un navire sans gouvernail, errant au gré des vents et des courants. Comment dès lors envisager un monde d’après dont nous ne serions pas la cause première, qui nous aurait été déposé, comme un enfant trouvé, par un destin capricieux ? Depuis le XVIIIe siècle, la possibilité d’un autre monde que le monde réel s’accompagne de l’idée de révolution. Quoi qu’on puisse en penser quant à ses bienfaits ou à ses méfaits, la révolution reprend (et accentue) le schéma d’un être humain décideur, promoteur de sa propre histoire. Le monde d’après est, dans ce contexte, provoqué, produit, activé, par l’homme, ou du moins, par certains hommes. Aujourd’hui, comme rien de ce qui est survenu ne relève de la volonté humaine, si ce n’est la ré-action à l’événement, l’hypothèse d’un autre monde ne repose sur rien de tangible, elle est déconnectée du passé et du présent, elle est hors de l’histoire, c’est pourquoi d’ailleurs mille scénarios ont pu être formulés sur ce fameux monde, tellement nous avons cru que le virus allait faire table rase du passé et nous poser face à l’avenir comme face à une page blanche où tout pouvait être imaginé. Comme si le monde d’avant allait s’éteindre de lui-même et laisser, miraculeusement, la place à un nouvel Eden offert à nos projets et à nos rêves.

Stéphane Haslé.

 

Raymond Monnoyeur, Administrateur diocésain

Comment allons-nous vivre désormais ?
Si le confinement nous a fait vivre une épreuve, il ne nous a pas transformés. Peut-être nous a-t-il fait prendre conscience de la fragilité de notre vie, de sa précarité. Nous entendons et voyons les gens préoccupés par leur travail, les ressources qui leur permettront de vivre. J’en fais partie.

Quels enseignements faut-il tirer de cette pandémie ?
A mes yeux, elle a montré, et je m’en réjouis, que nous sommes capables de générosité, de prendre soin des autres, de nous soutenir dans les moments difficiles. Et le recours à la prière n’a pas été ridiculisé. Peut-être une ouverture ?

Et des carences qu’elle a révélées ?
Que nous vivons beaucoup dans l’action, à la surface de nous-mêmes. Quand il faut trouver en soi les forces de vivre, c’est éprouvant. J’espère que nous ne tomberons pas dans l’ivresse du déconfinement !

Quel nouveau monde s’offre à nous, maintenant que nous vivons dans ce déconfinement ?
Les places boursières ont toujours fonctionné et la tentation est grande de repartir « comme avant ». J’ose croire qu’il restera des traces en chacun et que ce que nous avons découvert comme richesse en nous, comme prise de conscience, pourra progressivement modifier nos modes de vie.
En retrouvant un peu d’humilité devant les forces de la nature, nous préoccuperons-nous davantage de notre terre et de tous les hommes qui la peuple ?

 

Raymond Monnoyeur.