La Franche-Comté n’a jamais été espagnole !

Paul Delsalle, maître de conférences à l'université de Besançon, est formel, le comté de Bourgogne n'a jamais subi une quelconque occupation espagnole. Et pourtant, bien des Francs-Comtois sont aujourd'hui persuadés du contraire. Explications d'un éminent spécialiste…

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Paul Delsalle, maître de conférences à l'université de Besançon, est formel, le comté de Bourgogne n'a jamais subi une quelconque occupation espagnole.

Beaucoup de Francs-Comtois pensent que le comté de Bourgogne a été espagnol, et pourtant, vous affirmez que nous n’avons jamais subi le joug espagnol ?

« Il n’y a jamais eu d’occupation espagnole en Franche-Comté. Autrefois, la Franche-Comté était à peu près l’équivalent de l’ancienne région, et était ce que l’on appelait le comté de Bourgogne. Dès la fin du Moyen Âge, le comté de Bourgogne appartenait à la famille des Habsbourg [qui étaient alors les comtes de Bourgogne], et étant donné que certains membres de cette famille, notamment le plus connu, Charles Quint, a été roi des Espagnes, on considère, à tort, que la Franche-Comté était aussi espagnole. Alors qu’en réalité, c’était un cumul de couronnes. Dans l’esprit des gens, petit à petit, leur souverain était espagnol, alors que Charles Quint n’a jamais été espagnol, il ne parlait même pas l’espagnol.
Afin de bien comprendre, prenez l’exemple de Besançon. Besançon ne faisait pas partie de la Franche-Comté sauf durant quelques années avant la conquête française. C’était une enclave. C’était une république qui reconnaissait la suzeraineté de l’empereur. C’était la seule autorité politique qu’elle voulait bien reconnaître. Mais quand l’empereur était en même temps le roi de Bohême, on ne dit pas que les Bisontins étaient des Bohémiens ! ».

Le comté de Bourgogne étant une province et non un État, à quel État était alors rattaché la Franche-Comté sous les Habsbourg (1477-1678) ?

« On s’imagine souvent que la Franche-Comté était indépendante, qu’elle était libre parce qu’elle s’appelle franche et que tout était décidé à Dole. Pendant toute la période des Habsbourg, les décisions capitales étaient d’abord prises à Malines avant 1530, puis à Bruxelles par le gouvernement central. C’était une province qui n’était pas du tout indépendante puisqu’elle était rattachée aux Pays-Bas [ne correspondent pas aux Pays-Bas actuels] même si elle avait une certaine liberté de gestion.
En revanche, il y avait beaucoup de Comtois dans le gouvernement central. La Franche-Comté était très bien représentée. Autour de Charles Quint, il y avait énormément de Comtois, de Bourguignons comme on disait à l’époque, et ce jusqu’aux archiducs Albert et Isabelle.
En 1633, le comté de Bourgogne est devenu la pleine propriété de l’Espagne mais les arrangements politiques n’ont pas changé la réalité quotidienne ».

Et concernant les fameuses grilles dites espagnoles ? Et les anciennes maisons espagnoles?

« On sait maintenant que les grilles qui ornent les beaux hôtels particuliers de Besançon, d’une part, quelquefois, sont antérieures à cette époque-là, c’est-à-dire qu’elles remontent au XVe siècle, et que surtout elles ont été souvent fabriquées aux forges de Chenecey-Buillon, près de Quingey.
Quant aux maisons rurales qui sont un peu partout en Franche-Comté et que l’on qualifie de maisons espagnoles, c’est simplement parce qu’elles évoquent cette période-là. Ce sont des maisons de qualité qui ont survécu et qui évoquent l’époque des Habsbourg, époque considérée comme un âge d’or pour l’histoire de la Franche-Comté. Le mythe de l’Espagne du siècle d’or revient alors en force ».

Et les patronymes en z ne sont-ils pas hispaniques ?

« Des documents datés d’époques beaucoup plus anciennes prouvent que des patronymes comme « Dalloz » existaient depuis déjà fort longtemps, le z n’étant qu’une déformation du s marquant le pluriel. Assez nombreux, les villages en z tels Étuz ou Rioz existaient des siècles avant la période considérée ! » précisait l’historien dans un article en 2010.

Pourquoi aujourd’hui des Francs-Comtois continuent-ils à croire à cette légende?

« Parce qu’on préfère toujours la légende à la réalité. Le fait de dire que la Franche-Comté a été espagnole, ça permet de se distinguer un peu, de donner une originalité à la région. La légende est plus belle que l’histoire…
Si vous prenez tout le patrimoine local, essayez de trouver des influences espagnoles. Il y a un petit élément de sculpture que l’on retrouve de temps en temps à Besançon, ou ailleurs. Mais sinon, l’essentiel est soit flamand, soit italien. Il y a beaucoup d’influence des Pays-Bas et de la péninsule italienne en Franche-Comté. Pourquoi ? Parce que l’on était sur ce grand axe Pays-Bas-péninsule italienne, et politiquement, on était rattaché aux Pays-Bas. Bien sûr, l’Espagne avait un lien avec les Pays-Bas, ça faisait un triangle, mais les influences espagnoles n’arrivaient pas ».

Comme quoi, même si nous sommes parfois tentés de lire le passé avec des filtres du présent – ce qui est commode puisque l’histoire est toujours écrite depuis un présent – nous devons nous efforcer de ne pas succomber à cette tentation génératrice d’anachronismes.

Pour aller plus loin : DELSALLE Paul, « La Franche-Comté espagnole ? Rumeurs et fantaisies… », In en Direct, le journal de la recherche et du transfert de l’arc jurassien, n°231, juillet 2010, pp. 22-23.