Jean-Jacques Bret remonte l’horloge Comté

Jean-Jacques Bret a dirigé pendant trente ans l’interprofession de l’AOP Comté. Dans un livre, il raconte de l’intérieur l’évolution de cette filière en marche vers le succès. Pourtant rien n’était gagné d’avance au début des années quatre-vingt. Comme une horloge complexe, pensée et élaborée année après année, maçonnée sur des convictions solides.

0
332
Jean-Jacques Bret : « Il ne s’agissait plus pour moi d’écrire l’histoire, mais de témoigner de la formidable richesse de cette filière ». Photo : Coll. Part.

Voilà un témoignage précieux qui nous enfonce sous la croûte au plus profond de la meule de comté. Directeur de l’interprofession de l’AOP Comté pendant trente ans, Jean-Jacques Bret a choisi de raconter de l’intérieur l’histoire la réussite de ce fromage, qui se révèle être alors plus qu’un fromage.  Cela se lit dans le livre Les héritiers du Comté, Résistance et renaissance 1945-2010 (1).

En 1983, à Poligny, Jean-Jacques Bret succède à Henri Cardon et prend la direction du Comité interprofessionnel de gruyère du Comté (CIGC) alors présidé par Pierre Vallet. Savoyard d’origine, Jean-Jacques Bret vient de passer dix ans à Besançon au sein de la Chambre régionale d’agriculture. Il raconte : « J’y ai notamment géré les conventions ONILAIT, et cette gestion me donna la chance de découvrir les nombreuses facettes et les acteurs de l’économie laitière régionale, dont la filière Comté. J’y ai fait la connaissance d’élus de l’interprofession comme Jean-Marie Pobelle ou Bernard Boilley, ou d’administratifs très impliqués comme Guy Marchal, et pour la filière Comté comme Henri Cardon ».

L’usine ou le terroir

Ces trente années correspondent à ce qu’on pourrait appeler les Trente glorieuses du comté, qui en appellent naturellement trente autres. Le temps de la retraite venu, Jean-Jacques Bret a pris la plume. « J’avais, explique-t-il, été sollicité pour écrire l’histoire de la filière Comté, pour faire suite au livre de Michel Vernus (2), et couvrir les dernières décennies. J’avais d’abord refusé parce que je ne me sentais pas une âme ni une compétence d’historien. Le fait cependant d’être confronté à cette demande a ouvert la boîte à souvenirs, qui se sont alors bousculés. J’ai compris que ce projet était réaliste sous réserve d’en modifier l’objet. Il ne s’agissait plus pour moi d’écrire l’histoire, mais de témoigner de la formidable richesse de cette filière. Le projet de livre est alors devenu une impérieuse nécessité, celle du témoignage, pour notamment montrer que la filière Comté légitimait une espérance accessible à nombreux groupes sociétaux, celle d’une efficience basée sur la solidarité et le respect de l’autre, qu’il soit son voisin, son ancien, ou son partenaire économique ».

À ce stade, il convient de préciser que Jean-Jacques Bret a été un acteur majeur de cette réussite, reconnu par l’ensemble des responsables de la filière comme de ses adversaires, et il y en a eu. Quand il arrive à Poligny en 1983, de nombreux conflits et débats opposent les différentes familles des mondes laitiers et fromagers. Simplifions entre les partisans d’une agriculture productiviste et le monde du comté, alors considéré comme « ringard », un monde où les Jurassiens jouent un rôle essentiel. L’alternative était entre l’usine et le terroir. À l’intérieur même de la filière, les rapports sont conflictuels.

Un marathon, avec obstacles

Sur le terrain européen : un jour à Reggio Emilia, en Italie, où Jean-Jacques Bret présente la maîtrise de l’offre en Comté. Il est accompagné de David Thual lobbyste du CIGC et d’un fonctionnaire de l’Union européenne.
Photo : Coll. Part.

Au fil des chapitres, on mesure combien ces années ont relevé d’un long marathon, avec obstacles. C’est l’aspect pédagogique de ce livre qui montre que fabriquer du fromage ce n’est pas seulement cailler du lait dans une cuve, le tranche-caillé entraîne une sorte de mouvement perpétuel où se mêlent selon les époque, avec plus ou moins de pression, traditions, innovations, normes, politique, communication, formation, évolutions des goûts, relations internationales, attentes sociétales, etc. C’est une épopée.

Les chapitres sur les relations du CIGC avec l’Union européenne sont instructifs à ce sujet. Plutôt que de faire de « l’Europe » un adversaire déclaré bien pratique, le CIGC choisi d’aller voir ce qu’il se passe à Bruxelles, d’en comprendre les mécanismes, et de travailler à s’en faire une alliée. Ceci en relation avec d’autres interprofessions européennes comme le Parmigiano Reggiano. Les résultats sont au rendez-vous, notamment en 1992 avec la reconnaissance européenne des Appellations d’origine protégée (AOP). « La reconnaissance de l’AOP fut le résultat de sept années de lobbying qui furent en outre l’occasion précieuse de tisser des liens de solidarité précieux qui ne firent ensuite que se renforcer, avec de nombreux autres fromages européens » analyse Jean-Jacques Bret.

Même chose concernant les groupes industriels qui ont pris des positions dans le monde du Comté à partir des années quatre-vingt-dix, arrivant en expliquant plus ou moins « qu’ils allaient apprendre aux gens du Comté comment on fait du fromage ». Jean-Jacques Bret raconte comment ces nouveaux venus se sont finalement coulés dans la cuve commune pendant que le CIGC prenait des mesures audacieuses pour bloquer les appétits desdits groupes.

Exercices d’admiration

De gauche à droite : Claude Vermot-Desroches, ancien président du CIGC, Jean-Marie Pobelle qui fut notamment un dirigeant du CIGC et président de la Caisse régionale du Crédit agricole de Franche-Comté, Jean-Jacques Bret et Claude Philippe ancien président de l’AOP Morbier et de l’URFAC.
Photo : Coll. Part.

C’est aussi une époque où le CIGC rend un peu chèvre l’Institut national des appellations d’origine (INAO) en remettant constamment sur le tapis le décret d’appellation qui régit les usages et les règles. Alors, qu’il faut bien le dire, la majorité des appellations d’origine contrôlée (AOC) profitait tranquillement d’une sorte de rente de situation. Ces approfondissements étaient source de débats, d’opposition mais renforçaient au final la cohésion de la filière. « Sur le plan réglementaire, analyse l’auteur, tous les nouveaux décrets représentèrent chacun  une étape déterminante. Les décrets de 1994 et de 2007 le furent, l’un pour encadrer les conditions de transformation du lait l’autre les conditions de production ».

Au-delà des règlements, des lois, ce livre raconte avant tout des histoires de rapports humains, quand l’engagement et la détermination de quelques-uns, appuyés sur des convictions fortes, arrivent à déplacer des montagnes (de fromages). Jean-Jacques Bret se laisse alors aller à des exercices d’admiration pour des personnalités souvent disparues, généralement inconnues du grand public et qui ont donné au pays le meilleur d’eux-mêmes, sans chercher une gloire quelconque en retour – Jean-Louis Rivoire, Pierre Vallet, Noël Gentier, Yves Goguely, Yves Jeunet, Gérard Aymonier… Evoquant tous les acteurs des filières fromagères comtoises, Jean-Jacques Bret écrit : « Ils agissent non comme des propriétaires de l’AOP, mais comme des passeurs et de modestes usufruitiers » avec pour l’ensemble « un sentiment d’appartenance ».

Jean-Claude Barbeaux

(1) Paru aux éditions Raison et Passions.

(2) Notamment le livre, Le Comté, une saveur venue des siècles, paru en 1988 (Editions Textel).