Il y avait une vie de fromagère dans la corbeille de la mariée

Il est temps de rendre hommages aux femmes qui ont partagé anonymement durant des décennies l’ouvrage de leur mari dans les fromageries. Ce sont les femmes de fromager…

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Un anecdote entendue il y a quelques années. Selon un témoignage de professionnels, le premier divorce d’un couple de fromagers avait failli provoquer la fermeture d’une fruitière du Jura ! Cela donne une idée de l’organisation du travail dans les fromageries à une époque ou, en général, quand une demoiselle épousait un fromager, elle se mariait aussi avec son métier.

C’était certes le cas dans la paysannerie ou chez les artisans et les commerçants, mais leur rôle est toujours resté aussi anonyme que non socialement reconnu dans le monde de la transformation du lait. C’était à ce point intégré dans la culture de l’époque qu’un fromager avait intérêt à être marié pour décrocher un poste. On peut dire que sans l’abnégation de ces femmes de fromagers, peut-être que le comté, et les autres, n’auraient pas connu la même histoire.

Une multitude de tâches

Fils de fromager, et donc de fromagère, Daniel Greusard est auteur de plusieurs livres consacrés à la Franche-Comté, et aux fromages (1). Ses parents, Louis et Lucienne, ont fromagé à Bonnefontaine, Chamole, Montrond et Grozon, dans des coopératives qui regroupaient parfois 50 sociétaires. Daniel Greusard a pu recenser toutes les tâches qu’une femme réalisait lors d’une journée ordinaire. « À l’époque, il y avait d’abord la présence de lors de la coulée, le matin et le soir, quand les paysans apportaient le lait qui venait juste d’être trait. C’était d’ailleurs souvent les paysannes ou les enfants qui se chargeaient de ce transport. »

Ensuite, Daniel Greusard évoque le lavage des rondeaux à l’eau bouillante avant de les rincer et de les mettre à égoutter, tout comme le nettoyage de l’écrémeuse « ce qui n’était pas une mince affaire ». Une partie de la fabrication du beurre leur incombait souvent, notamment le moulage et l’emballage.

Cérémonie du tirage à la toile

Moment particulier : le tirage à la toile. C’est le moment où le fromager plongeait et étalait une toile de lin au fond de la cuve pour récupérer le caillé. Une opération qui a marqué, sinon symbolisé, l’histoire du métier et qui n’existe plus. Là encore, l’épouse, quand il n’y avait ni aide ni apprenti, secondait le mari. Sans compter, ajoute Daniel Greusard « La comptabilité astreignante des apports de lait journalier des paysans, la vente du lait et de fromages aux particuliers et moult travaux comme lavage des toiles en lin, le grattage des adhérences de caillé avec une cuiller, la distribution du petit-lait dans les bouilles des paysans. »

Il y avait aussi les situations exceptionnelles : « La fromagère pouvait assurer l’emprésurage. En fait ma mère savait et pouvait faire le fromage en étant seule… C’est d’ailleurs ce qui est arrivé septembre 1939 à Montrond quand mon père est parti à la guerre. Heureusement pour elle son père qui était fromager retraité venait l’aider… quand il avait de l’essence pour sa moto ! ».

Et avec ça ? La vie de famille, avec les enfants à élever, les repas et les casse-croûtes à préparer, le tout 7 jours sur 7. On n’oubliera pas un rôle social, car il s’agissait de tenir son rang de femme du fromager dans le village ! L’implication variait selon les cas, en fonction des évolutions de la technologie, et de la taille des fromageries.

Pour du beurre !

Tout ça pour du beurre ! Cette abnégation quotidienne s’assumait dans un cadre social très aléatoire, sans reconnaissance statutaire, à commencer par le salaire. C’était le propre des fromageries artisanales de l’époque, quel que soit le fromage fabriqué.

Quand le travail des épouses a commencé à être (petitement) reconnu, elles ont finalement quasi disparu des fromageries. Le cadre d’embauche s’est alors modifié, les fromagers devenant de vrais salariés alors que jusque-là ils étaient embauchés avec des contrats assez complexes à comprendre pour les béotiens. Dans les nouvelles générations, les épouses ont préféré exercer d’autres métiers. Il reste encore une douzaine de couples de fromagers en activité dans la filière comté.

La porte du métier s’est également ouvert aux femmes qui ont la possibilité d’exercer de plein droit le métier de fromagère en suivant la formation de responsable d’atelier de productions fromagères de terroir. Elle est dispensée, sous l’égide de l’Université de Franche-Comté, par les ENIL de Poligny et de Mamirolle avec l’appui d’autres partenaires. Dans la filière comté, elles sont une demi-douzaine à exercer avec divers niveaux de responsabilité.

Jean-Claude Barbeaux

(1) Le pays des fromages, La Franche-Comté par Michel Vernus et Daniel Greusard (Alan Sutton, 2001).

En 1989 à Marnoz, Fernand et Liliane Bourgeois-Pin à l’heure du tirage à la toile. (© Daniel Greusard)
À Grozon, en 1965, Marguerite et Georges Boisson. (© Daniel Greusard)
À Brainans, en 1950, Edmond et Fernande Boussaud. (© Daniel Greusard)
La coulée à Montholier à la Belle Époque, probablement un dimanche en considérant les vêtements. La présence féminine y est très majoritaire. (© Daniel Greusard)