Forêts : des palmiers un jour à la place des sapins ?

Stress hydrique et canicules d’un côté, explosion d’insectes ravageurs de l’autre, il ne fait plus bon être un résineux, voire même un feuillu dans le Jura. « Les paysages vont changer énormément » prédisent des professionnels, quelque peu désemparés par la rapidité du phénomène.

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"Mon beau sapin, roi des forêts..." : les chants et les traditions de Noël pourraient prendre un coup dans l'aile.

« On voit les effets du réchauffement climatique » : pour Etienne Delannoy, directeur de l’ONF du Jura, le doute n’est plus permis. Les forêts du Jura qui dépérissent à vue d’œil symbolisent une révolution environnementale brutale, comme le confirme  Michel Bourgeois, président de l’Association départementale des Communes forestières du Jura (ADCFJ) quelque peu désespéré : « Nous vivons une crise sanitaire majeure, les paysages vont changer énormément » prévient-il. De fait, bien avant l’automne, des pans entiers de montagnes ou de plaines jurassiennes ont viré au marron ou au roux, signe que les arbres y ont rendu l’âme. Et pour cause souligne André Jourd’hui, adjoint à la forêt à la ville de Poligny : « Un gros arbre peut pomper jusqu’à 80 à 100 litres d’eau par jour », alors quand l’eau ne reste pas, évacuée dans les failles propres à notre géologie kartstique… Les arbres ont arboré une feuillaison au printemps, mais avec des feuilles réduites et un feuillage plus clairsemé. Début juillet, plus de 72.000 m3 avaient déjà été coupés dans les forêts publiques selon l’ONF, ce qui représente l’équivalent d’une année entière de production. Heureusement, « l’industrie du bois tire bien » pour Etienne Delannoy, et ces bois secs peuvent être plus utilisés pour du calage, du bardage non visible, ou des palettes par exemple.

De lourdes conséquences budgétaires

Derrière les questions environnementales, patrimoniales, touristiques ou esthétiques, se cachent aussi d’énormes enjeux financiers. Dans le Jura, qui compte près de 50 % de forêts, les ventes de bois représentaient jusqu’alors une rente à vie pour de nombreuses communes. Poligny par exemple avec ses 3.000 ha de forêt publique d’un seul tenant ou presque, se classe en 10e position au plan national. « A  Entre-Deux Monts, les ventes de bois  représentent 30% du budget de fonctionnement de la commune, un pourcentage qui monte jusqu’à 50% pour d’autres » confie Michel Bourgeois. Avec des prix du bois sec en chute libre (divisés parfois par deux), comment faire tourner la boutique ? Michel Bourgeois suppute qu’il faudra peut-être rogner encore sur les rares dépenses non obligatoires, comme les fêtes et cérémonie, le fleurissement des communes, etc. Bref revenir « à la base de la base ». Dans l’immédiat, la chute des cours de bois secs sera dans une certaine mesure compensée par le volume considérable abattu. « Mais si on coupe prochainement  l’équivalent de 5 ans du volume habituel annuel, comment ferons-nous pour tenir 5 ans sans ventes ?» s’interroge Michel Bourgeois. Afin de sauver les meubles, l’ ADCFJ a réuni ses adhérents pour définir une stratégie solidaire axée sur un objectif : « Ne pas mettre plus de 40% de bois verts en vente en 2020 » estime son président, afin de limiter la chute des cours. Enfin, les feux de forêt pourraient aussi détruire un écosystème chamboulé. « Des réunions ont eu lieu avec les services de l’état, la préfecture, etc. » confie le directeur de l’ONF, confirmant que la menace est prise très au sérieux. But du jeu : cartographier les zones à risques, mieux connaître les points d’accès pompiers, bref devenir plus réactif en cas d’incendie. La hantise des soldats du feu se niche entre autres dans les coteaux entiers de buis secs, dévorés par la pyrale du buis : « ce buis sec s’avère très inflammable » déplore Michel Bourgeois. Une cigarette mal éteinte peut potentiellement engendrer de gros dégâts, un risque peu conscientisé dans la mentalité franc-comtoise.

Stéphane Hovaere

Que replanter à la place des arbres secs ?

Pour l’instant personne ne semble avoir de début de réponse à cet épineux problème, car si le climat semble devenir inadéquat avec les espèces d’arbres autochtones (en premier lieu les résineux), rien ne dit que des espèces plus méridionale seront l’affaire. N’oublions pas, comme le souligne Etienne Delannoy, qu’il « peut faire -15°C ou -20°C en hiver dans le Jura », ce qui pourrait conduire à de couteux échecs 10, 15 ou 20 ans après des plantations. Planter un arbre revient à faire un pari climatique sur 60 ou 80 ans, mais bien malin qui pourrait avoir des certitudes sur ce long terme. En attendant, l’INRA ne peut que constater une migration des espèces locales vers le nord ou vers des altitudes plus élevées. Le hêtre par exemple qui constituait un des piliers de la forêt de Chaux « sera peut-être condamné en plaine » émet Etienne Delannoy, alors que le canton suisse du Jura a déclaré la situation de “catastrophe forestière » sur cette espèce courant juillet, estimant qu’il pourrait disparaitre prochainement des verts paysages helvètes.

Ce minuscule ravageur est capable de décimer des forêts entières.

Les scolytes : petits mais costauds

Selon Etienne Delannoy, les scolytes (en particulier le bostryche typographe) profitent de la faiblesse des arbres. « Leur présence endémique est devenu épidémique, car le froid les faits dépérir et les coups de chaud proliférer ». Plusieurs générations peuvent ainsi se succéder chaque année, et plus qu’une canicule en particulier, c’est leur répétition qui devient mortifère pour les végétaux. « Après la canicule de 2003, l’épidémie de scolyte s’était résorbée en 4 ou 5 ans car la forêt demande un temps de latence pour retrouver son rythme habituel ». Désormais, face à la rapidité du changement -qui dépasse les prévisions- la forêt jurassienne n’a plus le temps de s’adapter ou de récupérer entre deux années chaudes.

Manque d’eau, excès de chaleur : un cocktail explosif pour les résineux du Jura.