Fin du numérus clausus : une oasis dans le désert médical ?

Alors que le gouvernement a indiqué supprimer prochainement le fameux « numérus clausus », la pénurie de médecins (en particulier de spécialistes) frappe toujours le Jura.

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Une baisse structurelle de spécialistes : voilà à quoi il faut s’attendre selon l’un d’entre eux

Le Docteur Louis Atallah, dermatologue libéral à la polyclinique du parc à Dole, l’explique : autrefois, deux filières existaient pour devenir spécialiste, l’internat et les CES (certificats d’études spécialisées).
Juste avant que ces derniers ne soient supprimés au début des années 1990, un boom de spécialistes est arrivé sur le marché de l’emploi… Des spécialistes aujourd’hui âgés de 60 à 65 ans qui ne trouvent pas de remplaçants, car le numérus clausus qui perdure depuis 1972 n’a pas permis de former suffisamment d’internes.
8 205 places en médecine, pas une de plus, ont été attribuées en 2018 en France, soit un sommet jamais atteint depuis 30 ans (8 281 en 1978).
Un chiffre encourageant, mais qui se heurte à une cruelle réalité : « La difficulté de trouver des candidats pour exercer en libéral. Les charges atteignent plus de 60-70% et il faut donc faire beaucoup d’heures pour compenser » confie le Dr Atallah, auxquelles s’ajoutent les lourdeurs administratives croissantes.
De quoi refroidir (légitimement), environ 25% de lauréats qui selon lui, au final, ne s’installeraient pas.

L’impact d’une féminisation massive

Fini l’image de l’idéal médecin de campagne qui arpentait son canton, nuit et jour, hiver comme été, semaine comme week-end et que l’on pouvait contacter (presque) 24 heures sur 24, 365 jours par an…
Les jeunes médecins privilégient désormais la qualité de vie, ce que l’on peut comprendre. Une évolution sociétale notamment accentuée par la féminisation de la profession…
Dans les années 1975, la féminisation n’était que de 20-30% environ ; aujourd’hui 8 étudiants sur 10 sont des étudiantes. Et des mamans qui pour élever leurs enfants choisissent souvent le travail à temps partiel (même à 20-30%) ou à mi-temps.
Or le matériel peut être fort onéreux, un laser peut ainsi coûter 85.000 € ou plus : investissement impossible à réaliser lorsqu’on n’exerce pas à temps plein. Voilà le hic.

Des années noires pour les départements ruraux

Beaucoup de départs à la retraite d’un côté, peu de remplaçants de l’autre… Pas besoin d’une boule de cristal pour deviner que les années à venir seront difficiles pour les patients… mais aussi pour les médecins restants, qui doivent faire face à une charge de travail accrue.
Conséquence logique, les délais de rendez-vous s’allongent. Du côté du Centre hospitalier de Lons-le-Saunier, deux médecins exercent en dermatologie –le Dr Rafat Messikh-Clin et le Dr Alison Van De Laak-  à 80% ETP à elles deux.
« Ces deux médecins ne prennent plus de nouveaux patients » informe donc le secrétariat. Quant à ceux qui avaient la chance d’être déjà suivis par elles, les délais pour un rendez vous atteignent actuellement 6 à 8 mois.
On aurait pu croire que l’installation dans le département d’une nouvelle dermatologue, ayant vissé sa plaque depuis seulement deux semaines, puisse solutionner quelque peu ce dilemme, mais celle-ci est déjà complète jusqu’à la rentrée !

« On ne réglera pas le problème avant 2038 »

Alors la prochaine suppression du numerus clausus serait-elle un début de solution ?
Pas pour un spécialiste de Lons qui observe : “Il semble difficile de supprimer du jour au lendemain un concours très sélectif sur lequel de nombreux postulants se sont cassés les dents. Une ouverture progressive semblerait plus judicieuse : on ne défait pas 30 ans d’histoire d’un coup”.
Même son de cloche pour un médecin généraliste, qui remet les choses en perspective :
« Il faut 10 ans pour former un généraliste, et 10 ans de plus pour qu’il s’installe. Au sortir de ses études, il effectue des remplacements et n’est pas encore prêt à démarrer tout seul. Un jeune de 18 ans qui rentre aujourd’hui dans le cursus ne s’installera donc vraiment qu’en 2038 : comment fait-on en attendant ? Il faudra bien trouver ailleurs (par exemple en Roumanie ou Maghreb) des médecins pour soigner les jurassiens. On paye des années d’égarement ».
« Je suis malade mais je me soigne » lancent parfois des patients, sur le ton de la boutade.
Et notre médecine ?
Encore une fois, c’est au pouvoir politique que revient la responsabilité de se poser les bonnes questions, et surtout d’agir avec courage et efficience (sans forcément toujours s’appuyer sur une logique de rentabilité) en prenant les bonnes décisions…

 

Les déserts médicaux ne cessent de s’étendre. Et cela ne va pas aller en s’améliorant lors des 20 prochaines années…