Et si l’on redonnait goût au travail ?

Cela fait maintenant un an que nous tous avons perdu le sens fondamental du travail. Entre chômage partiel, arrêts d’activités, télétravail, nous sommes devenus les orphelins de l’effort. Le rebond économique et donc social va pourtant en nécessiter de nombreux. Mais y sommes-nous vraiment prêts ?

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Le travail, essence de l’homme ?

Dans “La Nouvelle revue de psychosociologie 2013”, Eugène Enriquez, Professeur de psychologie à l’Université de Paris VII posait la question. “Le travail a été longtemps considéré comme une obligation, une contrainte, provoquée par la nécessité de se nourrir et de s’abriter. Pourtant les études anthropologiques démontrent que dans les sociétés « archaïques », les individus travaillent peu… Plus près de nous, Saint-Simon proclamait la nécessité pour tout le monde d’accéder enfin à l’âge industriel et de se mettre au travail. Dans sa parabole des abeilles (les producteurs) et des frelons (les oisifs, les rentiers), il prône la victoire des abeilles”. A toutes les époques, les Hommes se sont posés la question du travail et de son sens dans la vie.
Aussi Lafargue dans son “droit à la paresse” (1888) souligne la dégénérescence de la classe ouvrière obligée de travailler 12 à 14 heures par jour et enjoint les ouvriers à se délivrer de la “passion moribonde du travail”. Il évoque surproductivité et gaspillage. La question mérite d’être posée au XXIème siècle…
L’apologie de la paresse s’illustre par les propos de Rousseau “Je ne fais rien qu’à la promenade” ou reprenant des vers des Bucoliques de Virgile “O paresse, prends pitié de notre longue misère ! O paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines”.

Cohésion et rapport au travail

Dans une enquête réalisée du 9 au 16 novembre 2020 auprès d’un échantillon représentatif de la population active française, l’IFOP constate les effets contrastés de la crise sanitaire dans la relation des salariés à leur travail et à leur entreprise. 61% des salariés indiquent que la crise actuelle ne confère ni plus ni moins d’intérêt à leur travail. Et si 20% des sondés trouvent davantage de sens à leur travail pendant cette période de crise, la même proportion (19%) éprouve l’inverse, principalement dans les métiers du commerce, secteur très impacté du fait du manque de contact avec les clients et la fermeture administrative des magasins.
De même, l’étude ne constate que peu d’évolution des salariés dans leurs relations avec les collègues ou la hiérarchie. 70% estiment que les relations hiérarchiques n’ont pas changé. Selon l’IFOP, cela démontre que l’épidémie de Covid-19 n’a pas eu de conséquences économiques et sociales profondes dans la cohésion sociale au sein des entreprises. L’enquête conclut que si les collectifs de travail ont globalement tenu le choc des deux confinements en termes de cohésion sociale, la crise a cependant fait naître une plus grande incertitude à se projeter dans l’avenir pour un salarié sur deux…

Le rebond sera-t-il au rendez-vous ?

L’étude de l’IFOP semble plutôt optimiste pour l’avenir économique de notre pays.
Pourtant, selon l’économiste Christian Saint-Etienne, le retard technologique de la France explique l’accélération du déclin français.
“Le pays de Pasteur est absent des nouveaux vaccins car nos grandes institutions n’ont pas osé se lancer dans les productions et les thérapies nouvelles. Le niveau de robotisation de nos usines est aujourd’hui inférieur à celui de l’Espagne et la valeur ajoutée industrielle française en euros est tombée à 40 % de celle de l’Allemagne”.
Christian Saint-Etienne met toutefois en avant la richesse industrielle française dans la production de biens intermédiaires, production particulièrement développée et innovante en Franche-Comté. Pour l’économiste libéral, la reprise économique mondiale va nécessiter de répondre rapidement aux besoins des industriels. Si les producteurs intermédiaires français ne sont pas au rendez-vous des nouvelles demandes, nous serons exclus du rebond économique et social définitivement. Cela nécessite des prises de risques de la part des acteurs économiques (entreprises, salariés et pouvoirs publics) : investissements massifs dans les nouvelles technologies, augmentation des temps de travail, visibilité fiscale… ce qui aujourd’hui manque grandement !

L’échec du “en même temps”

La “lutte des classes” demeure profondément ancrée dans l’inconscient collectif et notre pays tente (en vain) depuis 40 ans, d’inventer un modèle d’organisation sociale à mi-chemin du capitalisme et du système collectiviste, deux modèles hérités de la révolution industrielle du XIXème siècle.
Alors qu’il faut toujours plus d’agilité et de réactivité, nous continuons à créer des normes, des réglementations, des monceaux d’obligations légales et administratives. On l’a constaté depuis un an entre masques, tests et vaccins, le « en même temps » inventé par Emmanuel Macron en 2017 est un flop : de nombreux secteurs industriels ou de services doivent refuser des marchés par manque de main d’œuvre (ce que l’on constate dans le bâtiment, les travaux publics, la métallurgie…) et « en même temps » Pôle-Emploi invente de nouveaux concepts sans résultat probant, pour tenter de réduire le chômage de masse…
N’y aurait-il pas comme erreur dans l’énoncé ?

Quel travail dans le monde d’après ?

La crise sanitaire a redistribué les cartes de la reconnaissance sociale. Nous avons pris conscience du caractère essentiel de nombreux métiers « invisibles ». Tout à coup, nous nous sommes rendus compte que les éboueurs, les conducteurs de camions, les personnels de ménage, les salariés des travaux publics et bien évidemment les soignants, étaient et seront indispensables à notre vie quotidienne. L’urgence sociale devra remédier au sort réservé à ces métiers.
Les façons de travailler ont été modifiées. Le couvre-feu ou les confinements, le port du masque et l’impossibilité des contacts avec amis et collègues ou encore le télétravail : notre quotidien a été bouleversé. La proximité entre sphère familiale et professionnelle a été souvent très mal vécue. A contrario, les métiers de l’éducation ont expérimenté de nouvelles méthodes dans la transmission du savoir. Les espaces de discussions virtuels modifieront durablement les nouveaux modes d’organisation.

Les domaines porteurs

Les métiers autour du digital sont déjà en tension. La demande de développeurs web (conception de sites internet ou intranet, multiples applications mobiles…) va s’accélérer ; la formation de ces nouveaux virtuoses des langages informatiques est une valeur ajoutée pour les territoires. Dans la région Bourgogne Franche-Comté, on compte six écoles qui proposent une formation gratuite financée par la Région (Besançon, Lons-le-Saunier, Vesoul, Belfort, Nevers et Dijon).
Les « services à la personne » sont aussi une filière d’excellence, particulièrement dans notre région où l’habitat est diffus et les personnes âgées souvent isolées.
Enfin, si l’on doit considérer que la ré-industrialisation est un objectif essentiel pour notre pays, la Franche-Comté a de sérieux atouts autour de la métallurgie, des microtechniques, du biomédical ou des nanotechnologies.
Pour autant, s’agira-t-il de statuts de salariés ou d’activités free-lance et de métiers pour la vie ?
“N’élevons pas nos enfants pour le monde d’aujourd’hui. Ce monde n’existera plus lorsqu’ils seront grands. Et rien ne nous permet de savoir quel monde sera le leur. Apprenons-leur à s’adapter”.
Cette phrase de Maria Montessori enseigne le goût du travail, celui de l’effort. On apprend par la répétition et par l’échec, par la difficulté ; pas en faisant du vélo ou de la trottinette électrique ou en apprenant la philosophie et les mathématiques sur des pages Wikipedia.
Et finalement “aimer travailler plutôt que d’aimer son job, apprendre à voir le beau et le bon dans la tâche quelle qu’elle soit”.
Confucius l’écrivait déjà en son temps.
“Choisis un travail que tu aimes et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie”

 

Yves Quemeneur

 

Depuis un an, les notions de courage, d’honneur, de verticalité, d’exigence, ou de “goût de l’effort” ont été galvaudées…