Éditorial

Un génie atypique

295

Il ne laissait personne indifférent. On l’adorait ou on le détestait…
Extravagant, décalé, anticonformiste, le “Kaiser” était une véritable icône.
Karl Lagerfeld appartenait à la catégorie très prisée des génies qui marquent une époque.
Créateur insatiable, esthète volubile, généreux, lumineux, atypique parmi les atypiques, il a dépoussiéré la haute couture, révolutionné les codes, donné vie à ses inspirations les plus élaborées, comme les plus sophistiquées.
Le Pape du luxe surprenait, déroutait, désarmait.
L’ennui, le laisser-aller, l’ordinaire, lui étaient prodigieusement insupportables.
C’est de cette motrice révolte contre la médiocrité, que son impressionnante capacité de travail, immensément supérieure aux autres, se nourrissait.
Pur autodidacte, Karl Lagerfeld indiquait qu’il n’avait pas eu le temps de faire des études.
« Je n’ai rien contre les écoles, mais les écoles allemandes, ce n’était pas très drôle ».
Une manière de passer sous silence, son enfance heureuse, presque coupable, vécue en pleine effervescence du nazisme…
Provocateur, adepte d’une philosophie punchline, le couturier au catogan maniait l’insolence avec éloquence et pragmatisme :
« J’ai un problème dans la vie : tout ce qui n’est pas de moi ne m’intéresse pas. Donc je fais tout ! ».
Éternel insatisfait, permanent influenceur (comme influencé), il restait chevillé à son exigence perpétuelle, façonnant ses muses et autres égéries, au gré de ses intuitions, perfectionnistes sinon obsessionnelles. Ajoutant ainsi à cette nostalgie d’un passé que l’on sentait toujours pesant, quelques touches d’un modernisme souvent avant-gardiste.
Probablement sa solution, son antidote, pour sublimer une réalité avec laquelle, il n’adhérait que par intermittence…
“Je n’ai aucun sentiment de réussite, toute reste à faire. Je n’ai aucun but, seul m’intéresse le chemin qui y mène” expliquait-il encore dernièrement.
Disparu mardi dernier à Neuilly-sur-Seine à l’âge (supposé) de 85 ans, Karl Otto Lagerfeldt laisse comme une coquille vide tout un milieu, n’étant devenu depuis quelques années, plus que l’ombre de lui-même.
Sans lui, l’élégance française n’est définitivement plus ce qu’elle était…