Éditorial

Les amoureux de la rentrée

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Les amoureux de la rentrée marchent dans les squares.
Main dans la main, foulant les feuilles mortes, ils regardent vers demain avec confiance.
Ils ont le sourire aux lèvres, l’esprit exalté, par des sentiments inhabituellement nés à l’extrême fin d’été.
Ils possèdent en eux gravé, le souvenir de leur première nuit. Cette première étreinte inattendue, consommée à l’aube, presque illégitimement. Pendant qu’un jour de semaine de septembre se levait tranquillement, et que les autres, dehors, partaient gagner leur pain. Tandis qu’eux s’aimaient, insouciants convaincus, de se rassasier d’autres nourritures plus abstraites, mais plus essentielles.
Depuis, ils sont liés, impliqués, rassurés. Ils savent que l’usure des habitudes et des rengaines quotidiennes, ne les gagnera pas.
Les amoureux de la rentrée se revendiquent déraisonnables.
Passionnés, bousculés, grisés par ce qui les anime et les rend plus vivants que les autres.
Appuyés sur leur persuasion que leur union sera bien moins éphémère, beaucoup moins futile, que celles des sirènes des bords de mer et des apollons du bar de la plage. Ces saisonnières amourettes que les magazines encouragent.
Chaque jour qui passe, ils s’affranchissent d’un été où les distances imposées ont éloigné les gens de l’essentiel : le rapprochement potentiel des cœurs, des corps, des âmes et des esprits. L’Amour.
Comme les autres, l’automne va bientôt les envelopper dans sa torpeur léthargique. Mais l’ombre ne les effraie pas. Car ils sont axés sur ce qui les construit et les réalisera : la marche du temps, inéluctable, impitoyable mais salutaire. Résilience vers le rééquilibre et l’amoindrissement des carences.
Les amoureux de la rentrée, sont davantage enclins à s’investir, à accepter les compromis. Sans pour autant renier leur idéal.
On aimerait en faire partie, sourire au déclin qui s’annonce, aux sombres crépuscules d’octobre, envisager l’hiver sans amertume. Faire fi de la pluie, de la neige et du froid.
Savoir et ressentir que le jour de la délivrance, de l’accomplissement total est enfin arrivé.
Parvenir à abandonner sans nostalgie ni mélancolie, les paradis perdus passés : l’enfance, l’innocence, l’insouciance. Tous ces instants irrémédiablement évaporés.
Les amoureux de la rentrée, se sont connus vers 40 ans. C’est probablement pour cela qu’ils s’aimeront différemment : ils savent comment et pourquoi, ce qu’ils veulent et ne veulent pas.
Ils ont toujours un coup d’avance sur les potentielles turpitudes. Ils savent maintenant de quelle manière faire déjouer l’habitude. Ils connaissent surtout trop bien les méfaits de la solitude…
Ils sont heureux de s’être trouvés, ils mesurent ce qui les remplit, les comble de cette précieuse plus-value. Ce considérable supplément d’âme, aussi extensible qu’indéfinissable.
L’horizon se profile devant eux. Un devenir prometteur. Les voilà heureux, apaisés. Évoluant ensemble vers des jours meilleurs.
Ils viennent d’acquérir, plus ou moins malgré eux, ce précieux sens de l’essentiel qui leur manquait jusqu’alors…