Éditorial

Un homme extraordinaire

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On l’appelait Sacco. C’était un homme extraordinaire.
Il était le Thierry Roland de la radio. Une voix légendaire du football, incontournable, inimitable, qui exprimait si bien tout ce que l’on aime dans le ballon rond : la beauté du geste, le petit truc en plus qui fait la différence, le supplément d’âme d’une équipe qui parvient à élever son jeu jusqu’à transmuer le sport en art…
Avec sa passion (forcément excessive), il donnait vie et relief au multiplex du samedi soir, à une époque où tous les matchs de ligue 1 n’étaient pas encore télévisés et où la voie des ondes était la seule qui pouvait nous informer en direct de l’évolution des scores, sur toutes les pelouses de l’Hexagone.
Avec lui, on y était dans les travées de Bollaert pendant qu’était repris en chœur, par tous les spectateurs sang et or, le célèbre refrain des Corons de Pierre Bachelet. On la sentait qui nous frôlait les narines, cette brume océane de la Beaujoire alors que les Canaris venaient d’ouvrir le score face à Saint-Étienne. Il donnait froid dans la nuque, le crachin messin du stade Saint-Symphorien, où sévissaient à la fin des années 90, les PP flingueurs face aux ténors du championnat…
Ainsi on restait suspendu, l’oreille collée au poste, à attendre dans la bronca du Vélodrome que le tireur de pénalty s’élance. Généralement, la réaction du public trahissait prématurément l’issue de l’action, de quelques dixièmes de secondes… Mais en cas de transformation, comme les commentateurs sud-américains s’y appliquent magistralement, il déclamait, avec une sonorité appuyée et aigüe, durant un laps de temps incroyable, son fameux “Buuut !!!”
A l’annonce de sa disparition, ses nombreux amis ont pris la parole pour évoquer leurs souvenirs. Parmi eux, Bernard Tapie a livré un émouvant témoignage sur CNews.
« C’était un mec extraordinaire. On a toujours l’habitude d’encenser les gens quand ils meurent, mais lui il était vraiment, vraiment exceptionnel. Il avait une très grande compétence. Lui, il ne fallait pas lui apprendre à dire ce qu’il ne fallait pas sur le football ». Talentueux donc, mais innovant aussi, téméraire même, voire révolutionnaire !
Car c’est encore lui qui a eu l’idée de créer ces émissions de débats parfois délirantes (où certains intervenants ne l’étaient pas moins), comme “Le match du lundi” sur Europe 1 ou le célébrissime “On refait le match” sur RTL, qui restera un modèle du genre, en terme de talk-show radiophonique.
Eugène Saccomano, mythique journaliste sportif, vient de s’éteindre à l’âge de 83 ans.
Il était aussi porté par l’écriture. A 32 ans, il avait publié Bandits à Marseille, adapté au cinéma par Jacques Deray dans Borsalino, avec Alain Delon et Jean-Paul Belmondo.
C’était un conteur Eugène, un raconteur d’histoire qui parvenait à métamorphoser une banale journée de championnat, en une tragi-comédie en plusieurs actes.
Il possédait cette précieuse faculté de sublimation du réel, qui colorait nos samedis soirs d’une tonalité conviviale et récréative.
On l’appelait Sacco. C’était vraiment, un homme extraordinaire…