Éditorial

L'affranchi

145

Alors que l’essentiel des médias a passé la semaine à évoquer des faits divers ou des thématiques sociétales aussi clivantes que regrettables (attaque de Bayonne, houleux débats sur le voile, déclinaisons péremptoires du concept de laïcité…), la chaîne L’Équipe a quant à elle opté pour une tout autre ligne éditoriale, plus positive et plus fédératrice, en diffusant lundi dernier en prime-time, un documentaire inédit, intitulé “L’affranchi” et portant sur “le” monstre sacré du sport français : Bernard Tapie.
A travers une série de témoignages, plusieurs personnalités ont rendu un vibrant hommage à l’ancien président de l’Olympique de Marseille, évoquant notamment son caractère, son éloquence, son autorité, sa capacité à convaincre, à comprendre immédiatement ce qu’il faut comprendre, et plus généralement, son charisme.
Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, à l’instar de toutes les personnalités hautes en couleurs, Bernard Tapie ne laisse jamais indifférent.
Ce qui le caractérise le plus, reste sans doute son impressionnant niveau d’exigence : sa disponibilité, sa réactivité permanente, sa faculté à travailler, à avancer, à progresser, partout et tout le temps. Ce qui explique que “le boss” attend naturellement une certaine réciprocité de la part de ses collaborateurs. Or parfois, ceux-ci n’ont pas la même appréhension du sens du mot implication…
Son succès s’est construit grâce à son insatiable soif de vaincre, une abnégation farouche chevillée à des valeurs que certains regardent aujourd’hui comme s’il s’agissait d’orgueilleux défauts : l’ambition, le courage, le goût de l’effort, le sens de l’honneur.
Et pourtant…
Bernard Tapie fut le premier à comprendre que les matchs de football allaient devenir un spectacle (avec de conséquents droits télévisés à la clé), qu’un stade était aussi vecteur de vivre ensemble, que le sport parvenait parfois à amoindrir, sinon solutionner certaines injustices sociales.
Il fut le seul à accepter de débattre avec Jean-Marie Le Pen dans le cadre des élections européennes de 1994, exercice auquel aucun “éléphant” socialiste de l’époque, n’osait se frotter.
Il fut surtout le premier, et c’est sans doute la principale image que l’on retiendra de lui, lors d’un (grand) soir de printemps 1993, à propulser, via la tête de Basile Boli, un club français au firmament de l’Europe…
En définitive, la méthode Tapie s’est avérée redoutablement efficace.
Évidemment, comme chaque individu passionné, il fut aussi quelquefois excessif, intolérant à l’opposition, sans nuance. De ce fait, il a bousculé des certitudes, dépoussiéré les codes de son époque, dérangé l’Establishment et les apparatchiks, égratigné certains récalcitrants. Mais au final, c’est (presque) toujours lui qui a gagné.
Bien que désormais septuagénaire et attaqué par “une longue maladie”, l’actuel patron de presse n’en reste pas moins passionnant, fascinant, envoûtant…

Orateur hors pair, innovant, audacieux, visionnaire, personnage paradoxal, car intraitable en affaires, mais profondément généreux humainement, Bernard Tapie aura indéniablement apporté aux paysages sportif, politique et médiatique français des années 90, la “punchline” qu’il manquait cruellement, pour parvenir enfin à jouer, dans la cour des grands…