Coup de chaud sur la filière bois

La récente visite de Marie-Guite Dufay, présidente de la région Bourgogne Franche-Comté, à la scierie Grandpierre de Champagnole a permis de faire le point sur les difficultés de la filière : attaques de scolytes, manque de personnel… et même emballages trop taxés. Heureusement, le « Bois du Jura » est désormais reconnu AOC.

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Marie Guite Dufay (robe jaune) a visité la scierie exploitée par Gilles Grandpierre (au centre, polo gris) et sa fille Marie.

« Une épidémie pour les épicéas » : pour Frédéric Kowalski, directeur de l’ONF Bourgogne Franche-Comté, ça sent le sapin pour les résineux jurassiens. Le stress hydrique et le réchauffement climatique ont affaibli les arbres et des insectes ravageurs (les scolytes) en ont encore profité cet été. La seule solution pour lutter contre ce fléau étant d’abattre et de débiter rapidement des forêts entières, le marché se trouve noyé sous d’énormes quantités de bois scolyté. « On va être mal » pour trouver du bois non scolyté estime Gilles Grandpierre, patron de la scierie champagnolaise homonyme. Le nord de l’Europe (Allemagne, Autriche) subit le même phénomène, et les scolytes « bleuissent » les bois qu’ils attaquent. Un défaut d’aspect qui fait perdre de la valeur à ces épicéas, et qui le rend impropre à certains usages : « on s’en sert plutôt pour faire du coffrage » a expliqué le professionnel. Selon Frédéric Kowalski, ces ravages massifs ne seront pas sans conséquence sur le long terme : « Avec le réchauffement climatique, les espèces doivent s’adapter en dizaines d’années contre des milliers d’années auparavant ». Personne ne sait à l’heure actuelle ce que l’avenir réserve aux belles forêts du Jura.

Des espèces plus méridionales ?

Seules certitudes : « La physionomie de la forêt jurassienne va changer. Il sera rare d’y voir des arbres de 100 ou 120 ans, elle sera plus diversifiée, avec davantage de feuillus et peut-être des espèces de sapin ou de hêtre plus méridionaux » suppute le patron régional de l’ONF. Heureusement, le sapin semble moins impacté que l’épicéa. Gilles Grandpierre a évoqué également en marge de la visite de Marie-Guite Dufay des problèmes de recrutement : si sa scierie compte 20 salariés, les candidats ne se bousculent pas au portillon dans l’ensemble de la filière. Selon le chef d’entreprise, le lycée professionnel de Mouchard aurait d’ailleurs fermé une formation « première transformation du bois » faute de candidats. Heureusement, la filière peut se réjouir d’une excellente nouvelle : Le « Bois du Jura » fait désormais partie des produits français reconnus en appellation d’origine contrôlée (AOC) depuis mars 2019. L’aboutissement de plus de « 15 ans de travail » pour Xavier Lacroix, président de l’Association pour l’AOC Bois du Jura, qui a rappelé les conditions pour y prétendre (lire encadré).

Dossier réalisé par Stéphane Hovaere

La découpe des grumes se pilote en finesse, du bout des doigts, grâce à 2 joysticks et à de multiples écrans.

Les résineux du Jura reconnus AOC en 2019

Après les vins et les fromages, les forêts… Le « Bois du Jura » fait partie depuis mars 2019 des produits français reconnus en appellation d’origine contrôlée. Cette appellation est réservée aux sapins et épicéas issus de forêts de montagne gérées en futaie irrégulière, et situées à plus de 500 m d’altitude. Ces bois poussent lentement et sont donc reconnus pour leur solidité et leur grande résistance mécanique : « leurs cernes sont serrées » expliquent les professionnels. L’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) précise que : « Dans le massif jurassien, la filière bois génère plus de 2 000 emplois pour environ 235 000 hectares de forêts d’épicéas et de sapins ». 162 communes jurassiennes profiteront aussi de ce label, qui sera matérialisé par une plaque apposée sur les planches, poutres, etc (un peu à l’instar de la bande verte sur le Comté).

Les beaux emballages, produits pour certains à base de bois du Jura, doivent céder la place au carton. Crédit photo : Lacroix Emballages.

Recyclage : les emballages bois désormais trop taxés ?

Marie-Guite Dufay, présidente de la région Bourgogne Franche-Comté s’est dite choquée par cet état de fait qui met en difficulté des fleurons industriels jurassiens, comme Lacroix Emballages.

Lors de sa visite à la scierie Grandpierre, Marie-Guite Dufay s’est dite choquée par une situation imputable semble-t-il à Citéo, éco-organisme en charge du recyclage des emballages au plan national, qui désavantagerait les emballages bois. Une décision datant selon elle « de 2 ou 3 mois »  passée totalement inaperçue, mais qui plonge certains fleurons jurassiens dans l’embarras, voire la difficulté. Michel Lacroix, co-dirigeant d’un leader français de production d’emballages, a vivement réagi : « Nous avons appris la nouvelle par certains de nos clients, qui nous ont demandé de supprimer ou réduire la partie bois de nos emballages ». Parmi eux de très gros clients, comme un fabricant de camemberts situé dans l’ouest de la France. D’après Marie-Guite Dufay, « Lacroix emballages aurait même perdu trois marchés » du fait de cette nouvelle donne. Michel Lacroix a confirmé que certains marchés industriels étaient remis en cause, en précisant que « si moins de 50% de l’emballage était constitué de bois, il serait quand même recyclable ». Pour une boite de camembert par exemple, davantage de carton (fait à base de bois…) remplacerait donc le bois « brut ».

Une filière non viable économiquement

Ce qui aurait d’importantes répercussions sur l’entreprise basée à Bois-d’Amont, mais qui rayonne dans le monde entier : « Nous avons des équipements spécialisés pour la fabrication d’emballages bois que nous pourrions devoir mettre à la ferraille » déplore le co-dirigeant de Lacroix emballages. Sans compter des répercussions sur la filière bois, puisque certains emballages sont faits à partir du bois du Jura. Marie-Guite Dufay a demandé une audience à Brune Poirson, Secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, pour éclaircir la situation. Contacté par la rédaction, Citéo France rappelle que la filière de recyclage des emballages bois « n’a jamais existé », du fait de son poids insuffisant au national (10.000 tonnes/an). Une hausse de l’éco-contribution versée par les industriels mettant sur le marché des emballages pourrait expliquer ce changement de donne. Citéo France ne l’a pas confirmée, mais rappelle que ce sont en effet ces industriels qui contribuent à financer le recyclage de leurs déchets, et que les déchets considérés comme non-recyclables (cas des emballages bois donc) sont davantage « éco-taxés » que les déchets par la suite recyclés.