Charlotte, impératrice de Champagnole

L’historien Bruno Fuligni revient sur la vie de Charlotte Muller, née Chappuis, présentée comme une fille de Napoléon. Elle a vécu une grande partie de sa vie à Champagnole.

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La famille Muller en 1828, Jacob, Charlotte et leurs enfants. Tableau anonyme.
Photo : Coll. part.

De longue date, la rumeur courrait de la naissance possible dans le Jura d’un enfant illégitime de Napoléon à l’époque où il était Bonaparte. L’histoire se situait plutôt dans les environs de Dole. A Champagnole, l’histoire de Charlotte Muller, née Chappuis, supposée fille du même Napoléon, était aussi connue, sans pouvoir l’avérer. En 2013, les recherches d’érudits champagnolais renvoyaient d’ailleurs l’hypothèse au rang de billevesée.

En cette année de centenaire de la mort de Napoléon 1er, les travaux de l’historien Fuligni remettent cette naissance dans les langes de l’histoire. Bruno Fuligni n’est pas n’importe qui, on lui doit quantité de recherches et d’ouvrages, qu’il double par une qualité rare de conteur. Dans le livre qu’il publie (1), il se lance dans une véritable et passionnante enquête à partir de documents inédits qui laissent ouverte la question de la légitimité de la ci-devante Charlotte.

Bruno Fuligni s’intéresse donc à une certaine Charlotte Chappuis née à Arney-le-Duc – Arnay-sur-Arroux pendant la Révolution. Elle est issue d’un couple pas très net, on prête à sa mère, une dame Catin, quelques libertinages et… 25 enfants, quant au père, c’est un religieux défroqué.

De nouveaux documents

Les documents obtenus par Bruno Fuligni, par le hasard qui change les destins, le mettent sur la piste de cette Charlotte, 19 ans, qui en 1815 vient demander la protection d’un officier autrichien alors qu’elle se trouve dans le Doubs. Elle lui révèle que Napoléon, alors à Sainte-Hélène, est son père. Elle craint pour sa vie face aux royalistes de retour au pouvoir. L’officier la protège, mais en réfère en haut lieu. La nouvelle arrive sur le bureau de Fouché, toujours chef de la police et elle commence à intriguer. Une héritière de Napoléon ? Voilà qui pourrait séduire les Bonapartistes et, en même temps, provoquer quelques remous dans la famille Bonaparte. L’époque reste trouble, Il y a danger.

Charlotte est alors sortie de la protection autrichienne. Elle passe d’un cachot à un autre, d’une maison où l’on jette des indigents à des périodes de liberté, ceci à Baume-les-Dames, Besançon, Salins-les-Bains et Dole. A un moment, on pressent pour elle une destinée de type masque de fer. Préfets, sous-préfets, policiers plus ou moins officiels sont sur les dents et la considèrent comme une rouée. Il est vrai que Charlotte, même dans des conditions difficiles, sait charmer son monde.

Riche héritière

Après moult épisodes rocambolesques, alors qu’elle est à Champagnole, avec la promesse d’épouser un vague cousin, elle s’amourache d’un certain Jacob Muller puissant maître de forges dans la ville venue voir à quoi ressemblait cette fille de Napoléon – la nouvelle de sa présence en ville est vite connue. Au diable le cousin pas très engageant, ce sera le maître de forges. Les deux s’enfuient en Suisse où ils se marient, laissent passer l’orage, rentrent à Champagnole où ils commencent une vie de famille. La souvenir de Napoléon n’est jamais loin, grâce par exemple au général Delort, Arboisien, ami de la famille et figure de la Grande Armée.

A la mort de son mari, Charlotte hérite de sa fortune, et, femme richissime, saura l’utiliser de façon aussi avisée que son supposé père l’était à Austerlitz. Son fils Adrien est même nommé maire de Champagnole par… Napoléon III.  L’ensemble de la famille est inhumé dans un caveau dans le cimetière de Champagnole. Bruno Fuligni a retrouvé les héritiers de cette famille, qui ne sont plus dans le Jura. Parfois l’histoire les a retrouvés, ainsi pendant l’occupation, les Allemands se sont intéressés à leur cas.

Est-elle vraiment la fille de Napoléon ? A force de recherche, Bruno Fuligni réunit patiemment les éléments qui auraient mis la dame Catin dans le lit du jeune corse. Les preuves ne sont pas irréfutables, il n’en demeure pas moins que la question a été prise très au sérieux en son temps, ce que nous ne savions pas. Ce qui donne les saveurs de cet ouvrage.

Jean-Claude Barbeaux

(1) La Fille de Napoléon, Bruno Fuligni, 250 pages, Editions des Arènes.

 

Encadré

Napoléon et le Jura

Le buste de Napoléon à La Chaux du Dombief.
Photo : Bernard Leroy

Napoléon Bonaparte et le Jura, c’est une petite histoire née quand le jeune officier est en poste au régiment de La Fère à Auxonne (2). En février 1791, le jeune artilleur, qui écrit aussi, vient à Dole pour faire éditer sa Lettre à Buttafuoco chez l’imprimeur Joly, dont on peut voir un exemplaire aux archives municipales, il y reviendra. Napoléon a peu fréquenté le Jura. Outre l’épisode Dolois, en mai 1800, on retient ses étapes alors qu’il fait route vers l’Italie. Il s’arrête notamment à La Chaux-du-Dombief, et on s’en souvient encore en passant devant le buste conçu pour cette occasion. Tout comme une fontaine Napoléon a été érigée à Bonlieu pour marquer ce souvenir. Il reste plusieurs témoignages de ce passage où la population semble avoir été fortement impressionnée par cet officier de 31 ans.

Le Jura reste un département fidèle à Napoléon pendant son règne même s’il y connaît des adversaires comme les généraux Pichegru, Malet et Lecourbe – ce dernier, placardisé, sera tout de même rappelé pour les Cent-Jours. La logistique de l’armée mobilise les rouliers du Grand vaux, notamment pendant la campagne de Russie. Le Jura fournit des contingents importants de soldats, et d’officiers, fidèles jusqu’au bout. Sur le champ de bataille de Waterloo, on compte nombre de généraux du pays : Delort, Guyot, Bachelli, Bernard, Michel, Guye, Guyot, ainsi que Pajol (avec Grouchy). On prête même au général Michel le mot de Cambronne. Deriot, Ruty, Lecourbe et quelques autres, dont le frère de Rouget de Lisle, sont aussi des Cent-Jours.

(1) L’héritage du régiment de la Fère est porté par le 1er régiment d’artillerie, stationné à Bourogne, près de Belfort.

Encadré

Vincent Petit sur les traces de sainteté de Napoléon

Professeur d’histoire – il fut enseignant au lycée Jean Michel de Lons-le-Saunier – et historien, Vincent Petit est spécialiste de l’histoire religieuse. Parmi ses ouvrages, il est co-auteur du remarquable volume consacré à la Franche-Comté de la collection Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine.

Dans son nouveau livre, l’historien part sur les traces d’un aspect peu connu de l’empereur. Il est prénommé Napoléon, patronyme peu usité à l’époque. Arrivé au pouvoir suprême, Bonaparte s’efface au profit de Napoléon. Il entend que saint Napoléon soit intégré dans le calendrier, et soit célébré. Il se tourne vers le Vatican pour régler cette impérieuse requête. Problème du côté papal : ce saint a-t-il jamais existé ? A force de recherche surgit un Néopolis, martyrisé sous le règne de Dioclétien (284-305). Il fera l’affaire. Un décret de février 1806 organise le nouveau culte et les obligations qui en découlent pour l’église. Ce qui n’est pas simple. Pour la date, celle qui est retenue est fixée au 15 août, jour anniversaire de Napoléon. Une date importante pour les catholiques qui célèbrent l’Assomption. Tout ce cela heurte le clergé qui se plie de plus ou moins bonne grâce aux obligations, et avec de moins en moins d’entrain quand le pouvoir perd de sa superbe. On comprend vite qu’il ne s’agit pas de célébrer le martyr de Dioclétien mais l’empereur lui-même. Vincent Petit raconte cette sainte épopée en s’appuyant sur des documents, notamment issus des archives du Vatican. Le plus étonnant est de voir les protestants, les israélites adopter ce saint, de même que la… franc-maçonnerie.

(1) Napoléon saint, l’Empereur au paradis, Vincent Petit, Éditions Cêtre, 150 pages, 2021, 18 euros.