Ces villages du Jura qui hissent leurs couleurs

De nombreux villages qui n’en possèdent pas choisissent de se doter d’armoiries. Souvent, pour les concevoir, on retrouve l’historien Nicolas Vernot comme à La Vieille-Loye.

0
562

Le 12 janvier 2019, les Vieilogiens et les Vieilogiennes découvrent les armoiries de leur village. Elles ont été réfléchies et créées les mois précédents par l’historien Nicolas Vernot en lien étroit avec de nombreuses personnes du village. Le village, c’est La Vieille-Loye, un village un peu mythique du Jura, car posé dans la forêt de Chaux dans un environnent particulier, non loin des célèbres Baraques du 14.

Ce 12 janvier, c’est un petit événement qui agrémente la cérémonie des vœux. Alain Bigueur, le maire de La Vieille-Loye se félicite de la démarche portée par des jeunes du village. Parmi eux, Aloïs Lenzi qui est l’un des fondateurs de l’association des Dragons de Chaux. L’association s’est d’abord lancé dans la restauration de l’alambic communal, bâtiment et matériel. « Il ne fonctionnait plus. Les alambics ont toujours été des lieux de rencontres dans les villages. Nous l’avons relancé et nous avons appris la distillation. C’est une des traditions à ne pas perdre. On s’en rend compte car les journées de distillation où tout le monde passe, vient voir, donne des conseils, sont exceptionnelles ».

Ensuite, l’association relance la fête du village. « Une pleine réussite. Le lendemain de la première fête, je discutais avec Quentin Sudan. On se disait qu’il fallait faire des t-shirts avec le blason du village. On en parle avec le maire qui passait par là, on discute et on se rend compte que nous n’avons pas d’armoiries. C’est parti comme ça, on s’est lancé avec l’appui du maire ». Le conseil municipal accepte de financer l’opération (500 €).

Une connaissance les mets sur la piste de l’historien Nicolas Vernot qui a déjà réalisé de nombreux travaux pour des villages du Jura comme Biarne, Chisséria, Choisey, Equevillon ou Saint-Laurent-la-Roche.

 

À la recherche du génie du lieu

 

Une fois le contact pris, les travaux s’engagent. Nicolas Vernot développe une méthode rôdée. Il explique : « Informer, conseiller et sensibiliser aux erreurs possibles font partie de l’enjeu quand une commune me confie une mission. Je vérifie au préalable l’hypothèse d’un blason préexistant et oublié de tous puis j’élabore, en liaison constante avec les municipalités, un blason qui corresponde non seulement à leurs attentes mais aussi aux codes de l’héraldique ».

Il s’agit dès lors de rassembler des souvenirs en cherchant les spécificités du lieu : monuments remarquables tels que château ou église, événements clés de son histoire, personnalités notables, caractéristiques géographiques ou économiques, espèces animales ou végétales rares mais aussi légendes et savoir-faire locaux. Nicolas Vernot creuse dans les racines de la localité pour dénicher ce qui fait son identité, ce qu’il nomme « le génie du lieu ».

« Souvent, raconte Nicolas Vernot, les élus se prennent au jeu et s’investissent pleinement dans le projet : ils me transmettent leurs propres recherches, consultent les anciens du village… Je mets ensuite en image de manière stylisée ce travail d’histoire et de mémoire en choisissant quelques éléments clés : composer des armoiries, ce n’est pas représenter un petit paysage dans un écu ! Même si les possibilités sont immenses, il faut veiller à ce que le résultat final soit lisible, cohérent, équilibré, agréable à l’œil. »

« Au début, on voulait le faire nous-mêmes, confie Aloïs Lenzi, mais sans connaître les règles de l’héraldique. Avec Nicolas Vernot, nous sommes entrés dans une démarche passionnante, il y a eu plusieurs projets, nous les avons affinés et le résultat est magnifique. » Avis partagé par Alain Bigueur qui a aussi associé son conseil municipal, les associations, et la population – les courriels et l’héraldique, ça va bien ensemble.

Reste à faire vivre ce blason pour qu’il imprègne la vie du village, lui donnant un point de repère. Pour cela, il semble que l’on peut faire confiance à Aloîs Lenzi et ses amis.

 

Jean-Claude Barbeaux

 

Encadré 1

 

Le blason de La Vieille-Loye

Langage héraldique

De sinople à trois cannes de verrier à l’embouchure de chacune desquelles est fixé un clavelin, le tout d’argent, posées l’une en pal et les deux autres, renversées, en sautoir, toutes trois feuillées de deux pièces sous le manche, celle en pal de chêne, celle en bande de hêtre et celle en barre de charme ; à l’étoile à six rais anglée d’autant de rais flamboyants, le tout d’or liseré de même, brochante en cœur.

Soutiens : deux bois de cerf au naturel chevillés chacun de sept cors.

Devise : « De la matière à la lumière » en lettres capitales d’or sur un listel d’azur liseré d’or, entrelacé avec les bois de cerf.

Comment le comprendre

Le village : La Vieille-Loye est un village-clairière. L’étoile à douze branches au centre d’un écu vert symbolise cette clairière lumineuse qui est à l’origine du village.

La verrerie : La Vieille-Loye abrite les bâtiments d’une des plus anciennes verreries de France, elle a donné naissance au clavelin. La verrerie est symbolisé par trois cannes de souffleurs de verre terminées chacune par un clavelin.

Les bûcherons-charbonniers : au centre, l’étoile munie de rayons en forme de flammes évoque la combustion permettant la fabrication du charbon.

Terre de légendes : les cannes des souffleurs donnent naissance à ces feuilles.

Le cerf : ce seigneur des bois représenté par des bois.

Un lieu de confluence : les eaux de la Tanche et de la Clauge qui confluent au centre du village.

Un village comtois : L’azur et l’or du listel est aux couleurs du drapeau et des armoiries de la Franche-Comté.

 

Encadré 2

Éléments d’héraldique

Les couleurs héraldiques, appelées émaux, se subdivisent en deux catégories. D’un côté, les couleurs, au nombre de sept : le rouge (gueules), le bleu (azur), le vert (sinople), le noir (sable), le violacé (pourpre). De l’autre, les métaux : le blanc (argent) et le jaune (for). La règle fondamentale interdit de superposer ou de juxtaposer deux émaux. Par exemple, un lion de gueules ne pourra être placé que sur un fond d’or ou d’argent.

On appelle meubles les éléments qui prennent place sur l’écu, c’est-à-dire la surface des armoiries. La liste en est presque infinie : animaux, végétaux, astres, créatures fabuleuses…

« Composer des armoiries ne s’improvise pas, explique Nicolas Vernot. Ce n’est pas en quelques clics ou en lançant un concours auprès des enfants de l’école que l’on aboutit à un résultat satisfaisant. Même si cela peut suggérer des idées de départ, cela ne remplace pas les compétences acquises après des années d’études et d’expérience. Un écu n’est pas une tarte que l’on coupe en trois ou quatre parts sur laquelle on dispose un élément : les armoiries doivent être composées de manière à être équilibrées et harmonieuses. »

Les armoiries de Biarne.
Chisséria.
Choisey.
Condamine.
Equevillon.
Offlanges.
Pannessières.
Saint-Laurent-la-Roche.
Salans.
Supt.
Une fois adoptées les armoiries s’intègrent dans l’univers des villages comme ici à Equevillon.
© DR

Encadré 3

 

Une passion précoce

 

« J’ai découvert l’héraldique, raconte Nicolas Vernot, lorsque j’étais en sixième, au collège Gérôme de Vesoul. Mon professeur de français, M. Albert-Jean Mougin, nous avait fait un cours sur les mots latins passés en français, et avait cité le mot ex-libris, en nous précisant que la plupart du temps, ces ex-libris étaient ornés d’armoiries. Cela avait piqué ma curiosité. J’ai réalisé mes premières armoiries à 18 ans ! »

Depuis le collégien de Vesoul a fait du chemin. Désormais docteur en histoire, le franc-comtois a soutenu à l’École pratique des hautes-études en 2014 sa thèse Le cœur en Franche-Comté à l’époque moderne : iconographie et symbolique, ceci sous la direction du bien connu professeur Michel Pastoureau, historien (génial) des couleurs. Outre la mention Très honorable et les félicitations du jury, sa thèse s’est vue récompensée en 2015 par le prix solennel de la Chancellerie des Universités de Paris Aguirre-Basualdo spécialisé en Lettres et Sciences Humaines.

Nicolas Vernot a publié plusieurs articles et un ouvrage sur L’Armorial général de 1696 et son application en Franche-Comté, ainsi que de nombreuses études sur le rôle des armoiries, des signes et des symboles dans la société moderne, dans des publications françaises mais aussi suisses et britanniques.

Chercheur rattaché au laboratoire de recherche AGORA EA 7392 de l’Université de Cergy-Pontoise, il est l’actuel secrétaire général de l’Académie internationale d’héraldique. Les Archives cantonales jurassiennes et la Société jurassienne d’émulation lui ont confié la rédaction de l’Armorial des familles jurassiennes, à partir de l’important fichier héraldique constitué par André Rais.