Avril 1944, douze jours d’inhumanité dans le Haut-Jura

L’occupant investi le Haut-Jura pour mener une opération de répression d’ampleur. Un certain Klaus Barbie est à la manœuvre.

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Avril 1944, c’est la semaine Pascale. Alors, l’occupant impose sur le pays un chemin de croix de douze jours. La place du 9-Avril, ex place du Pré, le porte toujours dans sa chair. Autour de la stèle commémorative, 302 pavés de bronze sont posés au sol. Ils portent les numéros matricules des 302 deportés à l’issue de cette rafle. Dans son nouveau livre (1), Jean-Claude Bonnot raconte cette opération cyniquement baptisée « Frühling », c’est-à-dire « Printemps ».
« Lors de recherches précédentes, raconte l’auteur, j’avais été intrigué par un article paru dans la presse de la libération à propos de Colliard-Masson considéré comme le responsable des arrestations des chefs du maquis du Haut-Jura. Ça m’a intrigué, j’ai étudié ce dossier et découvert un homme à multiples facettes. Mais, il était difficile de détacher son histoire des évènements d’avril 1944. J’ai donc repris le chemin des archives, notamment celles de la justice militaire qui avait beaucoup enquêté sur les crimes de guerre dans le Haut-Jura. »

Jean Duhail, alias commandant Vallin, quelques semaines dans le Haut-Jura et un destin tragique. Photo : Service historique de la défense

Il en ressort un livre remarquablement construit où l’on est captivé d’abord par les portraits des principaux protagonistes. A commencer par Jean Duhail, alias le commandant Vallin, et Joseph Kemler, les deux patrons de la résistance sur le secteur.

Les grands moyens

A la fin de l’hiver 1943, les autorités allemandes s’inquiètent de la progression des maquis dans les zones de montagne. Début 1944, l’offensive contre le maquis des Glières a marqué. La 157e division allemande y était. C’est elle qui surgit dans l’Ain et le Jura, près de 6 000 hommes, avec une petite équipe de policiers dirigée par Klaus Barbie et quelques collabos lyonnais. Policier déjà accompli, Klaus Barbie s’installe dans le Grand Hôtel de France. On y cogne et on y ripaille.

Après la guerre, plusieurs communes sont décorées de la croix de guerre, comme Ravilloles. Photo : mairie de Ravilloles

On estime le nombre de maquisards à un peu plus de 210 répartis sur plusieurs sites. Les fantassins allemands ciblent d’abord un groupe situé à Ravilloles, au lieu-dit la Versanne. Alerté, le groupe se défend bien. On voit là les effets d’une nouvelle organisation. « Il y a eu une militarisation du maquis, explique Jean-Claude Bonnot, les responsables ont structuré des groupes peu homogènes. Ils ont aussi fait comprendre aux réfractaires du STO qu’ils n’étaient pas là pour se planquer mais pour se battre ».
Avec l’appui d’autres groupes, le maquis de la Versanne se tire d’affaire infligeant des pertes sévères à l’ennemi.

La stèle commémorative de la rafle du 9 avril avec les pavés de bronze. Photo : Ville de Saint-Claude

Les résistants tiennent, les civils vont trinquer. Les nazis s’emploient à terroriser la population pour la pousser à rejeter les résistants. Dans les villages environnants, ce sont arrestations, tortures, assassinats, incendies, pillages. Le pays est en état de siège, quadrillé, ratissé. La répression culmine avec la rafle du 9 avril. La résistance perd finalement un coup de massue avec les arrestations et les assassinats de ses deux chefs.

L’esprit de Résistance conforté

L’auteur détaille toutes ces étapes où s’incrustent l’action des collabos.
Cette opération Frühling reste dans les mémoires. Toutes les familles de l’époque ont eu un mari, un fils, un frère déportés lors de la rafle. Pourtant, pour Jean-Claude Bonnot, l’opération a échoué. « L’esprit de résistance n’a pas reculé, bien au contraire. Le maquis est loin d’avoir été détruit et la population lui garde sa confiance. Les effectifs ne cessent de croître ».
Pour preuve, quelques mois plus tard, l’occupant lance une nouvelle opération.
« Aujourd’hui, cette époque est bien visible, il suffit de voir toutes les stèles au bord des routes, dans les villages, dans des endroits reculés. Cette mémoire reste vive ».

(1) Opération Frühling, Haut-Jura, avril 1944, Editions Cêtre, 248 pages, illustrations, 20 euros.

 

En immersion dans les zones grises des années noires

Journaliste, Jean-Claude Bonnot a trempé sa plume dans l’encre pour raconter le quotidien, notamment à Dole dans les colonnes du Progrès (où un jour de printemps 2000, alors qu’il était chef d’agence, il accepta de recruter et de donner sa chance à un jeune correspondant débutant dénommé… Cyril Kempfer, dont il publia les premiers articles).
Sa carrière journalistique terminée, il a songé à aller voir si l’encre était plus noire dans d’autres époques. Il ne pouvait difficilement choisir plus sombre que les années noires de l’occupation.
Tout commence en 2010 avec La Guerre au village, six autres livres ont suivi. L’auteur a croisé de parfaits héros, des crapules et, entre les deux, des individus pris dans les dédales d’un labyrinthe sans visibilité, des zones grises.
« Un résistant à dit que le problème n’était pas de savoir où était son devoir, mais de faire son devoir » confie Jean-Claude Bonnot.
« On se rend compte que la vie quotidienne c’était tout sauf simple. Dans cette ambiance, au fil des recherches, les personnages apparaissent mieux, je dirais qu’on les flaire mieux. Dans cet épisode du Haut-Jura, Jean Duhail, alias le commandant Vallin, est admirable. C’est un père de quatre enfants, avec un travail tranquille de rond-de-cuir. Il abandonne tout pour venir dans les neiges du Jura où il n’est jamais venu.  En quelques semaines, il accompli un travail magistral avant de connaître une fin tragique. Un homme admirable ».

Bibliographie
Aux éditions du Belvédère

-La Guerre au village (2010)

-L’affaire Arnaud, trahison à la gendarmerie (2011)

-Les secrets d’un juste (2012)

-Quand les miliciens traquaient les résistants, la milice dans le Jura (2013)

-Un crime au maquis (2015)

Aux éditions Cêtre

-Gestapistes et agents troubles (2017)

-Opération Frühling, Haut-Jura, avril 1944 (2021)