Automne 1969, sur la touche, Edgar Faure prépare sa relance

Sans poste ministériel après les élections présidentielles de 1969, Edgar Faure compte pourtant bien toujours jouer un premier rôle. Il passe l’automne à s’y préparer.

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1955 / 1956 : le président du Conseil Edgar Faure avec deux collaborateurs d’avenir Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Duhamel. 1969 : le premier, qui a appelé à voter oui au référendum, n’est plus au gouvernement. Les deux autres, partisans du non, en sont. (© Association Edgar Faure)

Automne 1969, Edgar Faure n’est plus ministre. Après l’élection présidentielle de juin 1969, Georges Pompidou entre à l’Élysée et nomme Jacques Chaban-Delmas au poste de Premier ministre. Normalement, rien de s’oppose à la poursuite de la carrière ministérielle d’Edgar Faure, député du Doubs et maire de Port-Lesney. À l’exception toutefois d’une fraction du parti gaulliste qui ne le supporte pas et ne manque pas d’exprimer ce ressentiment. Pour eux, Edgar Faure reste un symbole de l’honnie Quatrième République dont il fut un personnage clef.

En 1958, au retour du général de Gaulle au pouvoir, rien ne laissait en effet présager le maintien d’Edgar Faure au plus près du pouvoir. Il a pourtant su se rendre utile. Au ministère de l’Agriculture, outre son action, il ramène vers le gaullisme une partie de l’électorat paysan tenté par le centrisme d’un Jean Lecanuet. Quant au ministère de l’Éducation nationale, il en hérite comme d’une patate si chaude qu’elle semble même carbonisée. C’est là que les relations empirent avec les « durs » du gaullisme comme on disait. Après les évènements de mai et juin 1968, puis les élections législatives, Edgar Faure mène pourtant la réforme universitaire avec un brio qui des décennies après force encore le respect.

UN NAUFRAGEUR DE LA RÉPUBLIQUE ?

Dans le camp gaulliste, il est assimilé par certains comme un allié patenté des gauchistes. L’animosité ne se relâche que rarement, allant jusqu’à aller le pourfendre sur ses terres francs-comtoises. Ainsi, le 29 décembre 1968, dans le quotidien Les Dépêches. Titre de l’article placé en bas de la page une : « Edgar Faure mène la République au naufrage ». C’est la reproduction in extenso d’un communiqué émanant du Comité de défense de la République (CDR) de Dijon. Les CDR sont une sorte de garde prétorienne gaulliste créée dans la foulée des évènements de mai.

Selon les auteurs du communiqué « Edgar Faure prépare une terrible explosion qui emportera le régime et notre civilisation (…) ». Rien de moins. Tout le monde s’interroge sur le cerveau qui a téléguidé la publication d’autant plus que le siège du quotidien est à Dijon dont le maire Robert Poujade est le patron de l’UDR, le parti gaulliste. Quant au quotidien Les Dépêches, il est dirigé par Pierre Brantus qui sera plus tard élu président du conseil général et sénateur du Jura. À l’heure de se positionner à l’occasion du référendum de 1969, Edgar Faure soutient l’action du président de la République. Contrairement à son ancien collaborateur Jacques Duhamel, désormais maire de Dole, député du Jura et figure montante des centristes.

PAYSAN CONTRE SOPHISTE

Après l’échec du référendum et la démission de Charles de Gaulle, vient le temps des présidentielles. Des proches d’Edgar Faure le poussent à se présenter. Pierre Jeambrun le raconte (1). Il explique comment à l’issue d’une rencontre avec Georges Pompidou, Edgar Faure repart sans certitudes : « En résumé, deux bêtes politiques de grande envergure étaient face à face, mais l’un paysan pétri de bon sens, enterra l’autre, égaré dans ses raisonnements et ses sophismes. Aucune promesse ne fut échangée ».

Aurait-il pu se présenter ? Certes, mais il ne disposait pour le soutenir d’aucun appareil politique capable de mobiliser une machine de guerre électorale comme celles des gaullistes ou des communistes. Quand vient le temps de former le gouvernement, Georges Pompidou et Jacques Chaban-Delmas décident d’une ouverture au centre dont bénéficie Jacques Duhamel, nommé à l’agriculture. Ouverture dont paradoxalement Edgar Faure fait les frais. Les fameux durs gaullistes règlent les comptes.

Georges Mamy, dans les colonnes de L’Est Républicain de l’époque, le raconte. Comme il est question de reprendre le chantier européen en panne, il faut se résoudre à sacrifier Michel Debré, ministre des Affaires étrangères. D’accord, concède une partie des gaullistes, mais vous nous foutez Edgar Faure dehors. Petit détail qui agace : sur ses terres, Edgar Faure n’est désormais plus, au niveau du protocole, le premier, place occupée par le ministre Jacques Duhamel, son ancien collaborateur. Il en conçoit une amertume certaine.

En 1968, Edgar Faure, ministre de l’Agriculture, accompagne le président de la République au Salon de l’agriculture. Il passe ici au milieu des chevaux comtois. À droite, François Perrin, une grande figure de l’élevage des chevaux comtois. Face aux gaullistes hostiles à Edgar Faure, on prête ce mot au président de la République : « Si M. le Ministre de l’Éducation nationale était fou cela se saurait ». (© AGIP)

UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL

L’Edgar, comme on l’appelle familièrement, entame une période de réflexion. En 1969 et pour les années suivantes, entre les gaullistes et les communistes, le paysage politique attend les paysagistes capables de lui redonner une cohérence. Edgar Faure compte en être, en se basant sur un projet, ce sera le Nouveau contrat social, et des réseaux. L’ancien ministre a en effet retenu quelques leçons dont celle de ne pouvoir s’appuyer sur de vrais réseaux à défaut d’appareil politique.

Automne 1968, à la une de L’Express, au moment du débat sur la réforme de l’enseignement supérieur. (© DR)

Le projet, selon divers témoignages, est mis sur la table dans un… restaurant, au mois d’août, à Malbuisson. Était-ce à l’hôtel du Lac, au Bon Accueil ou dans un autre estaminet ? On ne sait. L’idée du député du Doubs prend forme à l’automne. Edgar Faure s’attelle à la rédaction de L’âme du combat qui paraît au début de 1970 avec un accueil « laudateur » selon Maurice Carrez (2). Un Comité d’études pour un nouveau contrat social est lancé. Son activité est ponctuée de conférences, de débats et de colloques. Une activité qui redonne effectivement de la visibilité à Edgar Faure qui retrouve un ministère en 1972. La suite, c’est une autre histoire.

Jean-Claude Barbeaux

(1) Natif de Lons-le-Saunier, Pierre Jeambrun est un collaborateur d’Edgar Faure dès 1950 au ministère du Budget. Il est sénateur du Jura de 1974 à son décès en 2001. Il a publié « Les sept visages d’Edgar Faure » (Édition JAS, 1998).

(2) La robe, la plume et la politique, Maurice Carrez, Éditions du Belvédère, 2012.

 

Lucie et Edgar

Comme toujours Lucie est aux côtés d’Edgar, ils sont mariés depuis 1931. Elle mène une carrière de directrice de revue qu’elle a cofondée, La NEF, de romancière (Elle obtient le prix Sainte-Beuve en 1968 pour L’Autre personne). Elle permet à son mari une proximité avec le monde des intellectuels, notamment à gauche.

À Port-Lesney. © Association Edgar Faure

Pendant cette période de l’automne 1969, et dans les mois suivant, selon Maurice Carrez, Lucie est encore plus présente. « On l’entendit, écrit Maurice Carrez, donc à plusieurs reprises, avec ou sans son grand homme, sur son œuvre, bien sûr, mais aussi sur ses rapports à la politique et à la carrière de son mari. On ne pouvait trouver meilleure agent de publicité que cette femme supérieurement douée, impliquée dans les réseaux intellectuels et politiques parisiens ».