Mon EHPAD va craquer : l’appel au secours des directeurs

Gérer des maisons de retraite sans personnel ? Impossible. Et pourtant face à la pénibilité et la difficulté de leurs missions, auxillaires de vie sociale, aides soignantes, infirmières et médecins disparaissent. Décryptage d’une situation explosive.

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“Gérer nos EHPAD sans personnel, on ne sait pas faire ” ont alerté huit directeurs de tout le Jura.

 

« On est vraiment inquiets pour l’avenir » : Sylvain Vallet, directeur de l’EHPAD Le Parc des Salines à Lons-le-Saunier, ne mâche pas ses mots et tire le signal d’alarme. Tout comme sept autres directeurs d’EHPAD de tout le Jura réunis la semaine dernière à Lons, à savoir Bernard Acard de l’EHPAD Saint-Joseph de Dole, Maryse Chavant de l’EHPAD de Moirans-en-Montagne, Nicole Bouillet de l’EHPAD Clair Jura de Montain et de Sainte-Marthe à Voiteur, Brigitte Grison de l’EHPAD La Châtelaine de Montmorot, Philippe Cannard, de l’EHPAD Edilys et du foyer logement cours Colbert à Lons-le-Saunier, Arnaud Gelhaye du foyer-logement Les pâquerettes et de l’EHPAD le Jardin du Seillon à Bletterans, et Thierry Boiteux de l’EHPAD Le Jardin de Sequanie à Tavaux.

« Nous sommes arrivés au bout de nos possibilités »

Tous sont unanimes pour dire : « Nous sommes arrivés au bout de nos possibilités, nous sommes même proches de l’incident grave ».
En cause une pénurie flagrante de personnel  qui n’est pas nouvelle mais qui ne fait qu’empirer : aides-soignantes, infirmières et même médecins manquent cruellement à l’appel à tel point que des directeurs sont obligés de fermer des accueils de jour !
Philippe Cannard explique ainsi : « J’ai du fermer les 6 places à Edilys (Lons), car cela mobilise 4 agents que je vais affecter à d’autres services ».
Une trentaine de seniors seraient donc contraints de rester chez eux cet été, canicules ou pas…

327 demandes sur liste d’attente à Dole

Plus grave encore, « on risque de fermer des lits ou de les suspendre » prédit Nicole Bouillet alors que la demande de places en EHPAD flambe.
« Nous avons 327 demandes sur liste d’attente à Dole » explique Bernard Acard qui gère un EHPAD de 98 lits.
Selon Brigitte Grison, « L’espérance de vie augmente, elle est de 80 ans aujourd’hui contre 47 ans en 1900. Le nombre de personnes âgées va passer de 1,4 million actuellement à 4,8 millions en 2050. Pour 2050, l’espérance de vie à la naissance devrait atteindre 91,1 ans pour les femmes et 86 ans pour les hommes ».

Les aides-soignantes font le maximum, en particulier durant la canicule, mais cela ne suffit plus.

« 50 à 70% du personnel non diplômé »

Corollaire souligné par Nicole Bouillet : « Les aînés arrivant en EHPAD sont davantage dépendants. Nos EHPAD deviennent des hôpitaux psycho-gériatriques » dont la moyenne d’âge se situe à 86-87 ans.
« On accueille les personnes quand elles ne peuvent vraiment plus rester chez elle » souligne Sylvain Vallet.
On ne s’occupe donc pas de ces aînés à la légère, et pourtant tous les EHPAD du Jura (et de France) sont soumis à de cornéliennes difficultés de recrutement.
Maryse Chavant, de l’EHPAD de Moirans-en-Montagne, avoue ainsi que ses offres déposées à Pôle emploi ne rencontrent aucun candidat. Idem sur les réseaux sociaux, les petites annonces…
Face à des métiers devenus parfois des « sacerdoces », les EPHAD font appel à des intérimaires « qui coûtent très chers et qui ne sont pas forcément performants ». Difficile en effet de s’occuper pour quelques jours d’un senior dont on ne connait rien, à commencer par ses petites habitudes.
Résultat : « Nous faisons appel à des ‘faisant fonction’ ou à des élèves infirmiers non diplômés qui représentent 50 à 70% des effectifs, alors qu’il y a 20 ans, c’était exceptionnel » explique Philippe Cannard.
Mais là aussi la ressource se tarit, puisque l’école d’aides soignantes de Lons peine à recruter…
Pour toutes ces raisons, les 8 directeurs, sous la houlette de la FNADEPA Franche-Comté (Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées), ont écrit une lettre ouverte à leur autorité de tutelle, l’Agence Régionale de Santé (ARS) Bourgogne Franche-Comté.

Un métier usant, payé au SMIC…

Une manière de lancer un appel au secours pour exiger une prise en compte urgente. « Une loi est en préparation et le rapport Libault va dans le bon sens » estime Philippe Cannard, mais tous demandent davantage de moyens humains et matériels pour enrayer cette crise. A commencer par des aides soignantes, payées actuellement au SMIC pour un travail usant qui les casse parfois à 45-50 ans : les problèmes de dos entre autres sont légion, à force de soulever des aînés privés de mobilité.
La revalorisation des métiers de l’accompagnement semble donc incontournable pour trouver des solutions. La pénurie touche aussi les médecins coordinateurs, qui prennent le relais du médecin traitant, lorsque celui-ci ne réside pas dans la commune de l’EHPAD. Une obligation légale que trois EHPAD autour de la table ne peuvent pas remplir. Au final, comme le dit Sylvain Vallet, “une société qui ne prend pas soin de ses seniors, de ses racines, n’a pas d’avenir”.
Une phrase qui fait écho aux appels au secours désespérés des services d’urgence, des hôpitaux et du secteur de la santé en général.
Qui remettra l’humain au centre des priorités avant que notre société n’explose ?
Il est temps…

Dossier réalisé par Stéphane Hovaere

Pauline Mathieux n’a pas hésité à sortir son saxo pour que la fête de la musique rentre à l’EHPAD du Parc des Salines, à Lons.

« Nous avons un devoir envers nos aînés »

Pour Pauline Mathieux, infirmière officiant à l’EHPAD « Le Parc des Salines » à Lons-le-Saunier, la journée commence souvent par cette question : « Que va-t-il nous arriver aujourd’hui ? ».
Absentéisme, résident malade qui va falloir envoyer aux urgences faute de médecin traitant ou coordinateur : les péripéties quotidiennes ne manquent pas.
« Mais ma philosophie n’a pas changé : faire au mieux avec les moyens que l’on a, en priorisant les choses » assure-t-elle du haut de ses 29 ans. Une philosophie que les ainés comprennent en majorité, car « ils ont vécu des évènements difficiles au cours de leurs vies ». « Nos aînés ont tellement à nous apporter. Ce sont nos parents et nos grands parents qui ont pris soin de nous, à nous désormais de prendre soin d’eux » résume-t-elle. Aux jeunes qui seraient intéressés par les métiers de soignant, elle conseille de « tout tenter pour aller au bout de ses envies. Les portes sont grandes ouvertes ». A condition toutefois, de ressentir en soi cette attirance, voire cette vocation.
Sinon, « autant travailler à l’usine » conclut-elle, rappelant que l’humain constitue le cœur de métier des infirmières. Si elle pouvait parler aux politiques, voire au chef de l’état, elle les interpellerait ainsi : « Nous avons le devoir de traiter nos aînés dans des conditions décentes au niveau du personnel, comme du matériel. Nous avons le devoir de leur fournir une prise en charge digne. Un jour, nous serons tous à leur place !».